«Elles se réveillent presque nues sans savoir ce qu'il s'est passé»
Brigitte Kämpf est codirectrice d'un centre de consultation spécialisé dans les violences sexuelles faites aux femmes, à Zurich. Assistante sociale et thérapeute familiale, elle enseigne également à la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). Elle accompagne des victimes qui ont été droguées, puis agressées sexuellement. Certaines l'ont même été par leur propre partenaire.
Combien de femmes s'adressent à vous après avoir subi une agression sexuelle sous l'effet de la drogue du violeur?
Brigitte Kämpf: Nous accompagnons en moyenne une victime par mois, droguée puis agressée sexuellement lors d'une sortie.
Elles reprennent par exemple connaissance à un arrêt de bus, sans savoir comment elles y sont arrivées. Il arrive aussi qu'elles portent certains vêtements à l'envers ou qu'elles soient presque nues. C'est le type de cas que nous rencontrons le plus souvent. En revanche, lorsque les faits se produisent dans la sphère privée, les victimes ne se rendent généralement compte de rien. Comme Gisèle Pelicot, elles n'imaginent tout simplement pas qu'une telle chose puisse leur être infligée chez elles. Les violences ne sont souvent découvertes que lorsque la police retrouve des photos ou des vidéos sur des forums spécialisés.
Connaissez-vous des femmes victimes d'abus découverts par la police sur ce type de forums?
Oui, nous avons accompagné des victimes dans cette situation. Elles n'ont appris ce qu'elles avaient subi qu'après avoir été convoquées par la police en tant que témoins. Il faut toutefois partir du principe que le nombre réel de cas est bien plus élevé.
Gisèle Pelicot a expliqué qu'elle n'aurait jamais cru son ex-mari capable de tels actes. Comment les femmes que vous accompagnez vivent-elles cette réalité?
Elles aussi ne se doutaient absolument de rien. Le choc est immense lorsqu'elles découvrent ce qui s'est passé. Personne ne s'attend à vivre une telle situation.
Quelles sont les conséquences de ce type d'agression?
Nombre d’entre elles s’effondrent complètement. Elles ne se sentent plus en sécurité nulle part, remettent tout en question et perdent toute confiance. Il faut un long processus, notamment thérapeutique, pour rétablir un sentiment de sécurité. Mais chaque victime retrouve le chemin de la vie à sa manière.
Les agressions subies par les femmes que vous accompagnez n’ont-elles été découvertes que parce que les auteurs les avaient filmées?
Oui.
Que représente, pour les victimes, le fait que l'auteur ait en plus mis ces vidéos en ligne et les ait rendues accessibles à d'autres personnes?
C'est un fardeau très lourd à porter. Bien sûr, tout est mis en œuvre pour faire supprimer ces vidéos, mais il est impossible de garantir à 100% qu’elles le soient. Les victimes ignorent généralement avec qui l'auteur les a partagées et sur quels forums il les a diffusées. L'incertitude est immense, tout comme le sentiment d'impuissance à l'idée que ces vidéos puissent encore circuler quelque part.
Quel impact cela a-t-il sur les femmes?
Certaines racontent par exemple qu'elles étaient assises dans un train lorsqu'un passager les a regardées un peu plus longtemps que d'habitude. Elles se sont immédiatement demandé si cet homme avait vu l'une des vidéos de leur viol.
Il en va de même pour les femmes qui ignorent qui les a droguées et violées lors d'une sortie. Elles aussi doivent vivre avec cette zone d'ombre: elles ne savent pas qui a assisté aux faits, ni qui y a éventuellement participé.
Comment surmonter un traumatisme quand on ignore ce qui nous est arrivé?
C'est tout l'enjeu du travail thérapeutique: apprendre à vivre avec ce trou noir. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si des victimes comme Gisèle Pelicot choisissent de s'exprimer dans les médias. En décidant de rendre leur histoire publique, elles reprennent aussi le pouvoir sur ce qui leur est arrivé. Elles reprennent les rênes et décident à qui elles en parlent.
Gisèle Pelicot, ainsi qu'Iwona et Paula L., bénéficient d'un important soutien et d'un vaste élan de solidarité. En quoi cela les aide-t-il à surmonter ce traumatisme?
Cela les aide énormément. Il est essentiel que l'injustice qu'elles ont subie soit reconnue. Cela vaut d'ailleurs pour toutes les victimes d'infractions. En revanche, lorsqu'un accusé est acquitté au bénéfice du doute, la situation est extrêmement difficile à vivre pour les victimes. La même question revient alors sans cesse: que s'est-il réellement passé? Ce n'est pas le cas lorsque les faits ont été filmés. Pour ces victimes, il est donc plus facile de prendre la parole publiquement. Elles savent que leur récit ne sera pas remis en cause, car il existe des preuves irréfutables.
On sait que les auditions dans le cadre d'une procédure pénale peuvent raviver un traumatisme. Comment devrait-on réagir, au quotidien, face à une victime de violences sexuelles qui a rendu son histoire publique?
Il est tout à fait possible de lui témoigner sa compassion. On peut par exemple lui dire: «J'ai appris ce qui t'est arrivé et j'en suis profondément désolé. Si tu souhaites en parler, je suis là.» En revanche, il ne faut pas la bombarder de questions. Elle doit pouvoir décider, sans aucune pression, de ce qu'elle souhaite raconter, à qui et dans quel contexte.
Le refus de Gisèle Pelicot d'avoir honte a marqué le monde entier. Depuis, observez-vous un changement d'attitude chez les femmes que vous accompagnez?
L'attitude de Gisèle Pelicot a été extrêmement importante et aide beaucoup de victimes. Mais là aussi, il faut distinguer les situations où il existe des preuves irréfutables de celles où il n'y en a pas. Lorsque la parole de la victime s'oppose à celle de l'auteur présumé, le risque de voir les rôles s'inverser est réel et les victimes hésitent souvent à parler des violences qu'elles ont subies. Outre l'affaire Pelicot, la nouvelle législation pénale en matière d’agressions sexuelles a certainement aussi contribué à encourager davantage de victimes à porter plainte. Pour autant, cette voie ne convient pas à toutes les victimes.
Que voulez-vous dire?
Il n'est pas souhaitable qu'une victime de violences sexuelles soit poussée par son entourage à porter plainte. Une fois la procédure pénale engagée, il est très difficile d'en maîtriser le déroulement. La victime peut alors vivre cette situation comme une nouvelle perte de contrôle.
Ces professionnelles ne sont pas tenues de dénoncer les faits à la police. La victime peut ainsi prendre le temps de réfléchir à la suite qu'elle souhaite donner à l'affaire. Cette capacité à décider elle-même est essentielle. C'est souvent elle qui détermine si la procédure pénale sera vécue comme une nouvelle source de traumatisme ou comme une étape utile dans le processus de reconstruction. (trad.: mrs)
