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Comment la SSR nous a protégés d'Hitler

La SSR a protégé la Suisse de la propagande nazie pendant la guerre
Dans les années 30, la radio publique suisse a fait barrière à la propagande d'Hitler.Image: keystone/shutterstock

La SSR existait juste pour divertir, puis Adolphe Hitler est arrivé

La Suisse débat une nouvelle fois du mandat du service public audiovisuel. Une discussion loin d’être inédite. Un retour aux origines de la SSR montre que le divertissement fait partie de son identité – un rôle de taille dans la lutte contre la propagande nazie.
21.02.2026, 07:0021.02.2026, 07:00
Aylin Erol
Aylin Erol

Le 8 mars, la Suisse votera sur l’initiative SSR «200 francs, ça suffit». Le comité d’initiative demande de réduire la redevance annuelle de 335 à 200 francs par ménage et de supprimer la contribution des entreprises au service public audiovisuel.

Pour le comité interpartis, le service public radio et télévision devrait «revenir à son mandat central». Que faut-il entendre par là, selon ses membres?

«Garantir une offre de base dans les régions linguistiques, notamment dans le domaine de l’information»

Ce raisonnement surprend pour deux raisons:

  1. Débattre du mandat de la SSR est légitime; mais pour le modifier, il faudrait changer la loi. Or l’initiative ne le fait pas – elle se contente de réduire les moyens financiers alloués.
  2. Informer la population n’est pas le «mandat de base» de la SSR et ne l'a jamais été. La loi lui impose tout un catalogue de missions: informer de manière pluraliste et factuelle dans toutes les langues nationales, mais aussi divertir et former, renforcer la cohésion du pays, promouvoir la culture suisse, contribuer à l’identité nationale et entretenir le lien avec les Suisses de l’étranger.

Ce mandat est le fruit d’une évolution historique.

En 1931, lorsque le Conseil fédéral fonde la SSR – alors société de radiodiffusion uniquement –, l’objectif n’est pas d’informer la population de manière indépendante. Au contraire. Les milieux politiques et les éditeurs de presse veulent empêcher la diffusion d’informations et de débats politiques à la radio. La SSR doit uniquement divertir et instruire.

Très vite pourtant, elle sera appelée à jouer un rôle central dans la lutte contre la propagande étrangère – en tant que radio d’Etat.

Dans cette série en trois volets, watson revient sur l'histoire de la Société suisse de radiodiffusion et télévision, et en éclaire la structure actuelle. Premier acte: la naissance de la SSR entre mouvement ouvrier et montée au pouvoir d’Hitler.

L’essor de la radiodiffusion

En 1918, la Première Guerre mondiale touche à sa fin. Bien que la Suisse n’ait pas participé aux combats, le pays est en état d’exception. Pénurie alimentaire, perte de salaire, inflation massive et mobilisation militaire nourrissent un profond mécontentement – à défaut des estomacs. Une grande partie de la population souffre de faim ou de malnutrition.

Soldats suisses pendant la Première guerre mondiale
Pendant la Première Guerre mondiale, le solde des mobilisés suisses ne compensait pas la perte de revenus.Image: photopress-archiv

Au printemps 1918, la grippe espagnole frappe une population déjà affaiblie et fait plus de 20 000 morts en Suisse.

Le 12 novembre 1918, la colère éclate lors de la grève générale de trois jours. 250 000 ouvriers descendent dans la rue. Ils réclament la semaine de 48 heures, une assurance vieillesse, une assurance invalidité, le droit de vote des femmes, de nouvelles élections. Le Conseil fédéral envoie l’armée dans les villes. A Granges (SO), trois ouvriers sont tués. Les circonstances exactes ne seront jamais entièrement élucidées.

Zürcher Paradeplatz, November 1918: Militäreinsatz gegen den Generalstreik.
Intervention militaire contre la grève générale de 1918, à Zurich.image: photopress-archiv

C’est dans ce climat tendu qu’une nouvelle technologie s’impose discrètement: la radio.

Jusqu'alors, seuls les radioamateurs écoutaient les ondes à l'aide d'appareils artisanaux, captant des signaux morse envoyés par l'armée. Tout change le 6 novembre 1919, lorsqu'un ingénieur néerlandais installe son propre équipement radio et commence à émettre depuis chez lui. Il diffuse de la musique, enregistrée en dirigeant le microphone vers un gramophone. Son signal radio, puissant, est capté jusqu'au Royaume-Uni.

C'est le coup d'envoi d'une fièvre mondiale pour la radio.

Voici à quoi ressemblait l'un des premiers récepteurs radio, vers 1920.
Voici à quoi ressemblaient les premiers récepteurs radio, vers 1920.Image: keystone

En Europe, les premières stations apparaissent. En Suisse, la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) appelle les autorités à créer des conditions favorables, «marquant le début d’une nouvelle ère où chaque village, même la ferme la plus reculée, peut devenir un centre musical».

Mais le Conseil fédéral n'est pas favorable à l'idée. La transmission radio est réservée à l'armée depuis le début de la guerre, par peur de compromettre la sécurité du pays.

Le gouvernement ne peut toutefois pas empêcher cette évolution. Un mouvement radiophonique émerge – en Suisse romande.

La radio pour calmer les tensions sociales

En 1922, la station «Champ-de-l’Air» commence à émettre depuis l’aérodrome de Lausanne-Blécherette. Officiellement, elle ne fait qu'informer les pilotes sur la météo. Mais comme il n’y a qu’un vol par semaine, elle diffuse de la musique entre deux bulletins.

Roland Pièce, directeur technique de la première station de radio suisse « Champ-de-l'Air », assis devant les équipements de diffusion vers 1922.
Roland Pièce, directeur de la première station de radio suisse «Champ-de-l'Air», devant les équipements de diffusion vers 1922.Image: keystone

Une démarche intéressée: la station veut susciter l’envie d’acheter des postes radio, qu'elle propose elle-même à la vente.

La stratégie fonctionne. En 1923, le conseiller fédéral libéral Robert Haab autorise les stations privées, sous conditions:

  • Pas de publicité.
  • Pas de propagande politique ou religieuse.
  • Programmes sous surveillance étatique, sans participation directe de l’Etat à la production.

Le Conseil fédéral prend pour modèle la radio publique British Broadcasting Corporation (BBC), créée un an plus tôt.

En faisant de la radio un média de divertissement, le gouvernement entend apaiser les tensions sociales nées de la grève générale et contrer l’influence des mouvements communistes et anticapitalistes.

Manifestation du Parti communiste suisse lors de la fête du 1er mai 1934 à Genève. Le parti a été fondé le 5 mars 1921.
Manifestation du Parti communiste suisse lors de la fête du 1er mai 1934, à Genève.Image: photopress-archiv

Rapidement, des stations voient le jour dans tout le pays. Musique, retransmissions sportives, concerts, pièces de théâtre radiophoniques: à la fin des années 1920, la radio est devenue un média de masse. Un problème subsiste toutefois: le financement.

Enregistrement d'un concert dans le studio de la coopérative radiophonique de Zurich, vers 1925.
Enregistrement d'un concert dans le studio de la coopérative radiophonique de Zurich, vers 1925.Image: photopress-archiv

La naissance de la SSR

Sans publicité, les stations vivent de contributions publiques et privées ainsi que des redevances payées par les auditeurs. Les moyens restent insuffisants et la qualité technique laisse à désirer.

Les programmes radio suisses sont parasités, bruyants, régulièrement interrompus. En revanche, les Suisses captent clairement les programmes des stations étrangères. Cela n'échappe pas aux représentants politiques.

Afin de ne pas se laisser distancer, le Conseil fédéral et le Parlement décident en 1931 de regrouper les stations de radio existantes sous une même organisation: la Société suisse de radiodiffusion (SSR) est née.

Les studios restent autonomes, mais reçoivent une concession fixant leur mission: divertir et instruire. Trois émetteurs nationaux financés par la redevance sont créés: à Beromünster (LU) pour la Suisse alémanique, Sottens (VD) pour la Suisse romande et Monte Ceneri (TI) pour la Suisse italophone.

Le studio de Radio Beromünster, en août 1949.
Le studio de Radio Beromünster, en août 1949.Image: photopress-archiv

Les stations de radio ne sont toutefois pas indépendantes. Sous la pression des éditeurs de journaux, le Conseil fédéral décide qu'elles ne sont pas autorisées à produire leurs propres informations. Cette tâche revient à l'Agence télégraphique suisse (ATS), propriété des journaux. La souveraineté sur les discussions politiques et les informations doit rester réservée à la presse.

4) Défense contre la propagande nazie

En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Le contrôle étatique sur la radio suisse se renforce. Les discours du Reichstag ne doivent pas être diffusés. En 1938, le choc: l'Autriche rejoint sans résistance le Reich allemand.

L'enthousiasme de la population autrichienne tient avant tout à l'habile machine de propagande mise en place par Hitler. Les nazis ont mis tous les médias allemands au pas: ils dictent aux journaux ce qu'ils doivent publier et de quelle manière, et les programmes radio sont rassemblés en une seule chaîne publique.

Les Autrichiens accueillent Adolf Hitler avec des applaudissements et des petits drapeaux à croix gammée, en mars 1938.
Les Autrichiens accueillent Adolf Hitler avec des drapeaux à croix gammée, en mars 1938.Image: photopress-archiv

Le Conseil fédéral redoute que la Suisse subisse le même sort. Il lance alors la «défense spirituelle»: protéger la population des influences idéologiques étrangères et renforcer la cohésion nationale.

La radio devient un instrument clé pour promouvoir l’identité suisse, culturelle et politique. Elle doit se démarquer de la radio nazie, notamment en valorisant les langues nationales. L'allemand standard des animateurs se teinte de suisse-allemand, voire romanche – reconnu comme quatrième langue nationale en 1938, dans le cadre de cette politique identitaire.

En 1939, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, une censure modérée est instaurée pour la presse écrite. Une autorité militaire lit tous les articles publiés et prononce des avertissements rétroactifs si elle craint qu'un reportage compromette les relations pacifiques de la Suisse avec l'étranger. En cas de récidive, le titre de presse peut être suspendu.

Bien que l'armée interdisait toute discrimination à l'égard des dictateurs étrangers, une compagnie romande de l'armée suisse a baptisé le cochon qu'elle allait abattre « Adolf Hit ...
Bien que l'armée interdisait toute discrimination à l'égard des dictateurs étrangers, une compagnie romande de l'armée suisse a baptisé le cochon qu'elle allait abattre « Adolf Hitler ».Image: photopress-archiv

A la radio, le contrôle est plus strict: seules les stations de la SSR sont désormais habilitées à émettre. Leur programme dépend du Département fédéral des postes et des chemins de fer. La SSR devient officiellement une radio d’Etat dans la lutte contre les émetteurs de propagande étrangers.

Une émission en particulier va renforcer la réputation de neutralité de la Suisse.

L'«émetteur ennemi» des nazis

Dès septembre 1939, l’émission «Weltchronik» est diffusée depuis Beromünster. Chaque vendredi, Jean-Rodolphe de Salis y analyse l’actualité mondiale.

L'historien et écrivain Jean-Rodolphe de Salis dans son appartement à Zurich, photographié pendant la guerre, en 1940.
L'historien Jean-Rodolphe de Salis dans son appartement à Zurich, en 1940.Image: photopress-archiv

L'historien a l'interdiction de critiquer directement le régime nazi. Le vendredi matin, il doit soumettre ses discours à la direction du Service suisse de radiodiffusion, sous contrôle militaire, qui lui renvoie le texte avec des commentaires. Les informations sur les atrocités commises par les nazis, en particulier dans le cadre de la persécution des Juifs, des Roms, des Sintis, des Yéniches, des opposants politiques et des personnes handicapées, sont donc très succinctes.

Malgré tout, Jean-Rodolphe de Salis parvient à créer un contrepoids aux programmes étrangers. Son ton mesuré et factuel sur les succès de la Wehrmacht et des Alliés contraste avec celui des chaînes de propagande. Dans son commentaire subtil de l'actualité mondiale, on décèle un plaidoyer en faveur de la démocratie.

Le journaliste commente ainsi un discours du premier ministre Winston Churchill devant le Parlement britannique:

«C'est en soi un spectacle étrange, difficilement concevable en dehors de l'Angleterre, que le Parlement britannique puisse critiquer ouvertement son gouvernement en pleine guerre, sans se soucier de l'image négative que cela peut donner à l'étranger. En tant que représentant de l'opinion publique et organe de contrôle du gouvernement, le Parlement britannique fonctionne en temps de guerre pratiquement de la même manière qu'en temps de paix...»
Extrait d'une émission de «Weltchronik»

Des paroles qui peuvent être entendues dans le monde entier: l'émetteur de Beromünster diffuse jusqu'en Afrique, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud. Le Conseil fédéral a fait construire en 1937 des antennes capables d'atteindre les Suisses de l'étranger également. Il n'est donc pas étonnant que les nazis déclarent la station Beromünster «émetteur ennemi». Quiconque écoute la radio suisse dans le Reich allemand risque l'envoi dans un camp de concentration.

La suite au prochain épisode

Après 1945, l'interdiction des stations privées et le contrôle étatique de la SSR demeurent. Il faudra des décennies de lutte politique acharnée pour qu'émerge une SSR indépendante, aux côtés de chaînes radio et télévision privées.

C'est à cette bataille politique que sera consacré le deuxième volet de cette série. Nous verrons que le comité d'initiative pour une redevance à 200 francs ne fait que recycler des arguments de longue date. (adapt. tam)

Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
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Après un sujet compliqué, voici des chats moches...
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Hitler, c'est qui? On a demandé à des gymnasiens
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