Les internautes romands le connaissent comme l'e-cop François: l'inspecteur principal adjoint François Nanchen, chargé de prévention de la police cantonale vaudoise, cartonne en ligne. Ses vidéos comptent des dizaines de milliers de vues et traitent d'arnaques en tous genres, du code de la route, du collage des vignettes, mais aussi de maltraitance animale ou de ce qu'il est permis de faire ou non dans la rue après la victoire de son équipe favorite à un match de foot.
C'est donc un policier pas comme les autres qui est venu nous visiter chez watson, dernièrement. L'occasion d'échanger avec lui au sujet des arnaques en ligne, qui explosent en 2024, mais aussi du harcèlement scolaire, des réseaux sociaux ou de son parcours comme inspecteur de la brigade des mœurs.
Votre boulot, en fait, c'est d'imiter les trends TikTok de la Gen Z avec de l'humour de daron?
E-cop François: C'est un peu ça. Je surfe assez peu sur les trends, c'est assez compliqué de mélanger ça avec les messages que je veux faire passer.
Et c'est une bonne situation, ça, e-cop?
Vous savez, je ne crois pas qu'il y a de bonne ou de mauvaise situation. E-cop, c'est surtout une série de rencontres. Dans ma vie... (rires)
Vous avez toujours été «e-cop» au sein de la police?Non. J'ai passé 20 ans comme inspecteur à la police de sûreté. Je suis passé dans différents secteurs, dont les stupéfiants. Les six dernières années, j'étais spécialiste en cyberpédocriminalité à la brigade des mœurs.
On y voit beaucoup de preuves – des images malheureusement dégueulasses – nous passer sous les yeux. Mon travail habituel, c'était le pire moment de la vie de beaucoup de personnes. Après des années là-dedans, j'ai été content de postuler au poste d'e-cop quand il a été mis au concours.
Comment on passe d'enquêteur à influenceur TikTok?
La place a été mise en postulation par la direction de la communication et de la prévention de la police cantonale vaudoise. Il fallait un visage pour occuper l'espace virtuel. Je connaissais les réseaux sociaux, j'enquêtais dessus pour traquer les pédocriminels. Je m'y connaissais aussi en réalisation de vidéos, alors j'ai sauté sur l'occasion.
Vous connaissez votre nombre d'abonnés?
Bien sûr. Plus de 60 000 sur Tiktok et sur Instagram, on a passé la barre des 17 000 followers.
Vous êtes le fonctionnaire avec le meilleur taf du canton de Vaud?
Ouais, je pense. Je suis passé du pire boulot – au vu des images qui me passaient sous les yeux – au meilleur. Mais au final, mon job en ligne, c'est 20 ou 30% seulement de ce que je fais.
Et le reste? C'est quoi la journée classique de l'e-cop François?
Le matin, je vais donner une conférence dans une école du canton. Je rentre au bureau de la prévention. J'y effectue des analyses de risque, par exemple pour les concepts de sécurité dans des manifestations.
Et le soir, je vais à nouveau donner une conférence, mais pour les parents ou les seniors, et cette fois-ci de l'autre côté du canton. On donne aussi des conseils aux enseignants, aux associations ou aux foyers de jeunes. Tout organisme ou association du canton peut nous en faire la demande, c'est une prestation gratuite. Je reçois même des requêtes d'associations d'autres cantons, mais je ne peux pas malheureusement pas y aller, étant policier vaudois...
Comment vous trouvez vos idées de vidéos?
C'est un mélange. Il y a mon expérience personnelle en tant qu'enquêteur et à la prévention. Et puis, je reçois des commentaires, il y a des idées qui viennent des abonnés, des collègues ou du commandement. On reçoit aussi des analyses criminelles qui repèrent les arnaques du moment.
Mais je ne traite d'un sujet que s'il y a une tendance globale derrière.
Alerter au sujet des prédateurs sexuels en ligne ou du harcèlement à l'école... vous avez pas un peu l'impression de faire le job des parents?
Certains ne maîtrisent pas les outils du numérique ou les réseaux sociaux, ou alors ne s'y intéressent pas. Le numérique est un outil de plus dans l'éducation. On intervient aussi dans les classes de huitième année pour prévenir sur la criminalité. On y parle aussi beaucoup des écrans, du harcèlement, des usurpations d'identité...
Une de vos vidéos sur le harcèlement scolaire, illustrée avec des dominos, fait un carton. C'est un sujet important pour les jeunes?
On voit chez les plus jeunes que le monde réel et virtuel se superposent. C'est pour ça qu'on insiste autant sur la prévention. Les réseaux sociaux amplifient le harcèlement vécu à l'école. Il y a le jeu de la virgule, mais aussi des bagarres filmées ou des humiliations. On a une vision du harcèlement scolaire assez caricaturale, avec des sales gosses qui s'en prennent aux autres par méchanceté. La vérité, c'est que les auteurs ne veulent pas forcément faire de mal aux victimes.
C'est pour ça que j'ai fait cette vidéo: c'est une espèce de jeu basé sur la peur. Tout le monde est complice, les suiveurs comme les témoins, qui ne défendent pas la victime. Mais les jeunes qui harcèlent ne se rendent bien souvent pas compte des souffrances qu'ils infligent et doivent se rendre compte qu'ils déconnent.
Aborder des sujets aussi graves sur Insta et Tiktok, c'est chaud?
Pas tellement. Ces réseaux permettent d'adopter un ton décalé et c'est un super support pour pouvoir parler de ces sujets avec humour, pour toucher le plus de monde possible.
Il y a des victimes qui vous écrivent directement sur les réseaux?
Oui, cela arrive même assez fréquemment que des gens me contactent en privé pour parler ou témoigner. Ce concept d'e-cop permet de rapprocher la police de la population. Je peux alors directement leur donner des conseils ou les renvoyer vers les intervenants appropriés. Il arrive que des histoires qui me sont rapportées inspirent une vidéo de prévention, en anonymisant bien sûr la personne qui m'en a parlé.
Les arnaques, comme cells qui impliquent Twint, il y en a de plus en plus, non?
Oui, les chiffres de la criminalité le montrent: c'est en nette progression. Chaque année, il y a quelques centaines de plaintes en plus. Plus il y a de monde sur les réseaux sociaux et sur le net, plus les méthodes se multiplient. La plupart des arnaques concernent les petites annonces.
Ce genre de délits augmentent en parallèle de la «vraie» criminalité?
Si on se fait agresser dans la rue, on n'a pas trop le choix que de donner son porte-monnaie. C'est l'avantage de la cybercriminalité par rapport à la «traditionnelle»: sur le web, il suffit de connaître les dangers, comme le mode opératoire des arnaqueurs, pour éviter le cliquer sur le mauvais lien ou de répondre ce qu'i ne faudrait pas répondre. Le problème avec ces arnaques, c'est que les escrocs sont bien souvent basés hors de Suisse.
On dépend du bon vouloir des pays étrangers, parfois européens, parfois plus loin. Imaginons qu'on repère un escroc dans un pays asiatique: on fait une demande auprès des autorités, mais ça n'aboutit pas toujours. La prévention, ça permet de toucher tout le monde: les gens parlent, le message circule, on transmet le message aux personnes âgées.
Les Gen Z sont plus naïfs que les boomers face aux escrocs?
Les personnes âgées sont certes très vulnérables, mais cette génération a grandi avec tout en main. Il y a une perte de vigilance avec cet outil du quotidien qu'on a dans la main toute la journée. Il y a un excès de confiance, comme avec Twint. Ou bien certains jeunes sont sensibles à des influenceurs qui leur promettent de devenir millionnaires, par exemple.