Cet entrepreneur aurait servi la mafia en Suisse pendant 20 ans
Pour le ministère public de la Confédération, l'affaire est claire après plusieurs années d'enquête: cet homme est un mafieux endurci. L'Italien de 59 ans, domicilié en Argovie, aurait participé aux activités du clan de la ’Ndrangheta des Anello-Fruci, originaire de Filadelfia, en Calabre.
De 2001 jusqu'à son arrestation en juillet 2020, il aurait activement soutenu en Suisse l'organisation criminelle dirigée par le parrain Rocco Anello, selon l'acte d'accusation. Dès fin août, cet homme né en Calabre devra répondre de ses actes devant le Tribunal pénal fédéral à Bellinzone.
Une relation proche avec un parrain mafieux
Il exploitait à Muri, dans le canton d'Argovie, une petite entreprise de paysagisme et de terrassement. On lui reproche également du recel, des infractions à la loi sur les armes, du trafic de drogue et la diffusion de fausse monnaie. Pour le parrain Rocco Anello, il aurait été «comme un frère».
Un sentiment réciproque, car il aurait lui-même expliqué à un indicateur de l'Office fédéral de police (Fedpol) que le parrain était pour lui «plus qu'un frère».
Rocco Anello s'occupait, avec l'aide de sa sœur vivant en Suisse, des intérêts économiques de l'organisation criminelle dans le pays. Selon l'acte d'accusation, l'entrepreneur de terrassement faisait office d'une sorte de représentant en Suisse. Il aurait été recouvreur de fonds et intimidateur, coursier d'argent et fournisseur d'armes, ainsi que surveillant des investissements du clan. Avec d'autres Italiens, il aurait acheminé vers la Calabre le produit des affaires du clan. Il organisait, en outre, des rencontres avec d'autres gangsters en Suisse pour le trafic de drogue, et y jouait lui-même un rôle d'intermédiaire.
L'acte d'accusation, qui compte plus de 70 pages, cite de nombreux exemples de son soutien présumé au clan mafieux. Selon un témoin, il aurait, par exemple, été question d'acheter une entreprise pour 10 000 francs afin d'obtenir, par son biais, une autorisation de séjour pour Rocco Anello. Le projet consistait à reprendre un restaurant pour permettre au parrain de décrocher un emploi de cuisinier ou de plongeur.
Rocco Anello ne voulait certes ni vivre ni travailler en Suisse, mais souhaitait s'y faire verser un salaire et s'y acquitter de cotisations sociales. «Vu son âge» (il a aujourd'hui 65 ans), il entendait ainsi bénéficier de prestations des assurances sociales suisses, qu'il comptait ensuite toucher en Italie. On ignore ce qu'il est advenu de ce projet.
De nombreuses activités et projets en Suisse
A Muri, dans le canton d'Argovie, résidait aussi une autre figure clé du clan: le propriétaire officiel d'une pizzeria, arrêté en Italie en juillet 2020 dans le cadre de la même opération. Selon l'acte d'accusation, plus de 20 revolvers, pistolets, carabines et fusils, ainsi que des munitions, ont été saisis chez ce restaurateur.
Toujours selon l'acte d'accusation, les Anello-Fruci entretenaient également des liens avec un autre clan très actif en Suisse, notamment dans le trafic de drogue: les Larosa, originaires de Giffone en Calabre, autour du parrain Giuseppe Larosa («Beppe la Mucca») et de son fils Pasquale. Le père a séjourné, des décennies plus tôt, principalement dans les Grisons, sous couvert d'ouvrier du bâtiment. Son fils Pasquale a ensuite écoulé de la cocaïne depuis son domicile zurichois.
L'Italien argovien mis en cause aurait entretenu des contacts particulièrement étroits avec un beau-frère de Giuseppe Larosa, qui faisait le commerce de cocaïne et exploitait des restaurants dans le canton de Soleure.
Les Anello et les Larosa opéraient depuis Fino Mornasco, dans la province de Côme, dans le cadre d'une sorte de coentreprise. Ils étaient et sont toujours liés à des familles de Frauenfeld (TG) et de Winterthour (ZH). A Winterthour, le clan Larosa a tenu une réunion mafieuse dans un jardin familial.
Le «locale di Frauenfeld» avait fait la Une des journaux en 2014, lorsque la police fédérale y avait filmé une réunion mafieuse avec une caméra cachée. Le clan s'était fait passer pour un club de boccia.
Un homme aux nombreuses connexions
Selon l'acte d'accusation, le prévenu entretenait aussi des contacts avec la redoutée famille rom Abbruzzese, originaire de Cassano, en Calabre. Le clan Anello entretenait également des relations en Suisse avec la Camorra napolitaine, toujours selon l'acte d'accusation, «afin de favoriser les objectifs illégaux, financiers et personnels de l'organisation criminelle».
Un passage consacré au blanchiment d'argent est particulièrement explosif. Lors d'une réunion douteuse en Argovie, à laquelle assistait aussi un indicateur de la Confédération, il aurait été question d'une banque privée liechtensteinoise qui se serait prêtée à du blanchiment d'argent à grande échelle. On pourrait y verser 200 000 ou 300 000 francs sous forme de capital-actions et les faire blanchir moyennant une commission.
Un ancien ministre liechtensteinois, prétendument impliqué, est également cité. Selon l'acte d'accusation, celui-ci conteste connaître les personnes qui en discutaient.
L'entrepreneur de terrassement aurait également recouvré des dettes et des crédits, proférant à cette occasion des menaces, y compris des menaces de mort. Par le biais de prête-noms, il aurait surveillé des investissements du clan dans des boîtes de nuit et des restaurants, notamment à Schaffhouse et à Bülach, dans le canton de Zurich.
En liberté depuis des années
Dans le cadre de l'opération italo-suisse «Imponimento», plus de 70 personnes ont été arrêtées en juillet 2020, dont certaines résidaient en Suisse. En Italie, plus de 100 personnes ont été condamnées en première instance, parmi lesquelles le restaurateur de Muri, qui a écopé de 17 ans de peine privative de liberté.
La peine que le ministère public de la Confédération requerra dans ce premier procès pour affaire de mafia depuis des années ne sera annoncée qu'au cours des débats. En Suisse, les peines sont toutefois relativement clémentes en comparaison. L'homme a passé 276 jours en détention provisoire et se trouve en liberté depuis cinq ans. Ses papiers d'identité sont bloqués et il doit en outre se présenter régulièrement à la police. La présomption d'innocence prévaut. (trad. ysc)
