Pas de Suisse à 10 millions: «L'UDC a fait ses calculs»
Le 14 juin, nous voterons sur un sujet explosif. L'initiative «Pas de Suisse à 10 millions» de l'UDC, aussi connue comme «initiative pour la durabilité», veut plafonner la population suisse — et limiter drastiquement l'immigration. La proposition fait suite à la votation de 2014 «contre l'immigration de masse», acceptée par le peuple, mais jamais vraiment appliquée, dénonce l'UDC.
Dans son texte, le parti national-conservateur peint le portrait d'une Suisse qui étouffe, avec un marché du logement saturé, des hôpitaux en crise, des bouchons sur l'autoroute ou dont la nature est bétonnée à l'extrême. La solution est toute trouvée: réduire la surpopulation, en réduisant l'immigration.
Va-t-on vers une victoire surprise, comme en 2014 avec l'initiative «contre l'immigration de masse»? Le premier sondage Tamedia du 29 avril donnait l'initiative gagnante à une courte majorité de 52%. Le nouveau sondage SSR donne une égalité parfaite, à 47% de pour et de contre.
On fait le point avec le politologue Georg Lutz, directeur du Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS) et professeur associé à l'Université de Lausanne (Unil), il est spécialisé dans le comportement politique et électoral.
Jusqu'où l'UDC va-t-elle pouvoir convaincre hors de ses rangs?
C'est un classique: plus on tire sur la droite et plus on est en faveur de restrictions de l'immigration. L'UDC dispose donc des perspectives pour trouver des majorités, au PLR d'abord, puis auprès du Centre.
L'UDC l'a bien compris, et c'est pour ça que le parti mène une campagne plus édulcorée, avec des prises de position plus modérées et des affiches très lisses. Cela n'a plus rien à voir avec les provocations qu'on a pu voir dans le passé — les moutons noirs, les minarets, etc.
Qu'est-ce qui a changé?
A cette époque, les campagnes de l'UDC faisaient partie d'une stratégie de mobilisation pour développer leur électorat. Depuis une dizaine d'années, ils savent qu'ils sont en position de force au sein de la droite et tentent de convaincre les électeurs de centre-droit de venir voter pour leur initiative.
Le PLR est emprunté. Sa base semble en bonne partie séduite par l'initiative, alors que ses cadres tiennent une ligne libre-échangiste. Comment concilier les deux?
Le parti est bien au courant des sympathies envers cette initiative parmi ses électeurs, et l'économie suisse, avec lequel elle entretient des liens forts, est clairement positionnée contre. Les dirigeants du PLR sont coincés: ils savent que s'ils prennent une ligne dure sur l'immigration, cela favorise l'UDC, et s'ils l'ignorent, ils seront critiqués. Ce n'est pas un hasard si la droite libérale met l'accent sur les retombées négatives sur la main-d'œuvre ou les conséquences avec l'Union européenne. L'opposition de centre droit brandit des arguments économiques.
Et à gauche?
L'UDC a fait ses calculs: pour gagner, il leur faudra un engagement fort de leur propre base, une partie substantielle des électeurs PLR et centristes et un morceau de l'électorat de gauche. Et c'est plutôt bien parti, car la base de l'UDC soutiendrait l'initiative en bloc, à 95% ! La gauche est elle contre, avec des soutiens entre 7 et 13%. C'est peu, mais tout de même:
Mais la campagne n'est pas encore terminée et les initiatives perdent généralement du terrain au fur et à mesure qu'on approche de la date du scrutin. On le voit avec la progression du «non» entre les deux sondages.
Des votants sont-ils prêts à préférer la question écologique à l'immigration, d'habitude véritable sujet «totem» à gauche?
Ici, je vois deux leviers. Sur l'axe socio-économique, les gens qui votent à gauche habitent dans les villes. Et c'est dans les villes qu'on trouve le plus de problèmes d'accès au logement ou encore aux soins, par exemple. Le lien entre ces deux sujets n'est sont donc pas si incohérent que ça, même si la migration n'explique qu'une partie de la pression exercée sur les infrastructures et le marché du logement. Sur l'axe culturel, c'est plutôt parmi les écologistes, où l'initiative séduit plus encore, que ce levier semble fonctionner. Pour certains militants écolo, la croissance est liée à la crainte de la gestion des ressources et de la surpopulation. On l'avait vu avec les arguments de l'initiative Ecopop, en 2012.
Y a-t-il une différence entre Romands et Alémaniques?
On peut prévoir un Röstigraben entre une Suisse romande moins acquise à l'UDC et le reste de la Suisse, Tessin compris, plus critique sur les questions d'immigration. Mais, selon le dernier sondage, cet effet serait plus réduit que d'habitude.
