La réforme du service civil risque de toucher les soins
L'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», inquiète vivement le secteur des soins. Une large coalition d'acteurs suisses de la santé a pris position contre le texte de l'UDC, qui propose de plafonner la population helvétique en limitant fortement l'immigration. Leur argument est clair: un «oui» dans les urnes entraînerait «une grave dégradation dans l’accessibilité et la disponibilité des soins» dans notre pays.
En cause: le vieillissement de la population va aggraver la pénurie de personnel soignant qui frappe le secteur déjà aujourd'hui. En limitant le nombre de travailleurs étrangers, les institutions sanitaires «ne pourront plus remplir leurs missions», indique-t-on. Car la Suisse dépend fortement de ces professionnels: «Presque un médecin sur deux et un tiers du personnel soignant travaillant dans les hôpitaux ont été formés à l'étranger», rappelle notamment l'Office fédéral de la statistique.
Cette initiative n'est toutefois pas le seul objet en votation qui risque d'impacter le secteur de la santé. La modification de la loi fédérale sur le service civil, également soumise au vote le 14 juin prochain, pourrait aussi priver les institutions de soins d'une partie de leur main-d'œuvre: les civilistes.
En cas de victoire dans les urnes, leur nombre pourrait diminuer de 40%, dénoncent les opposants. Or, l'an dernier, environ 65% des jours de service ont été effectués dans les domaines comprenant hôpitaux, EMS et structures pour personnes avec handicap, selon les chiffres de la Confédération.
Des «effets défavorables» pour les EMS
Les EMS seraient particulièrement touchées. Claude Bertelletto Küng, présidente de l’Association fribourgeoise des institutions pour personnes âgées et de l’aide et des soins à domicile (Afisa), prédit des «effets défavorables» si le «oui» l'emporte. «Les civilistes constituent une ressource précieuse et dont on a beaucoup besoin», indique-t-elle. Et d'ajouter:
A cela s'ajoutent d'autres changements qui entreront en vigueur avec la modification de la loi. Tout d'abord, les médecins et les étudiants en médecine ne pourront plus passer plus facilement au service civil, comme c'est le cas actuellement. «Nous allons perdre des profils compétents qui étaient très utiles dans le milieu médico-social», renseigne Claude Bertelletto Küng.
«Comme il ne sera plus possible de passer au service civil en fin d'obligation militaire, nous allons également perdre des civilistes plus âgés, souvent plus autonomes et plus rapidement opérationnels», ajoute-t-elle.
De plus, le nouveau système prévoit que les personnes qui déposeront une demande d'admission au service civil avant ou pendant l'école de recrues devront effectuer leur affectation longue durant l'année suivant leur admission. Claude Bertelletto Küng commente:
Les employés vont souffrir
Selon les syndicats, la modification de la loi risque avant tout d'impacter le personnel soignant. «Les institutions de santé sont souvent déjà sous forte pression financière et peinent à sortir des chiffres rouges», dénonce Véronique Rebetez, responsable de la politique sociale et des services spécialisés auprès de Syna.
«Dans ces institutions, les civilistes réalisent des tâches nécessaires, qui devront être effectuées par des employés si la modification de loi venait à passer», relève-t-elle. Problème: les données existantes font déjà état d'une «situation de surchauffe», puisque plus de 40% des travailleurs et travailleuses souffrent de stress au travail. Véronique Rebetez assure:
Et, lorsqu'une institution n'aura pas les moyens pour engager davantage, ces tâches devront simplement être tracées des prestations, déplore la responsable de Syna.
Elle formule l'exemple des associations actives dans l’accompagnement des personnes sans abri, des toxicomanes ou des travailleuses du sexe. «Ces organisations ne peuvent probablement plus fonctionner sans les civilistes, ce qui aurait des conséquences sociales et humaines absolument dramatiques», dit-elle.
Pas que des conséquences négatives
De son côté, Claude Bertelletto Küng appelle à ne pas être trop pessimistes ou alarmistes. «Dans le domaine de la santé, les modifications légales sont très nombreuses, il faut savoir s'adapter», note la présidente de l'Afisa.
Un exemple? «L'affectation longue permet d'avoir un engagement plus continu, sur plusieurs mois et dans un même établissement», explique-t-elle. «C'est positif, car les civilistes seront alors mieux intégrés dans les équipes, ce qui profite finalement aux résidents et aux collaborateurs et collaboratrices qui y travaillent».
Deuxièmement, les civilistes auront l'obligation d'accomplir un service par an. «Cela veut dire qu'il y aura des personnes qui viendront chaque année, au lieu des interruptions prolongées que l'on connaît aujourd'hui», précise la présidente de l'Afisa.
«La réforme présente des avantages comme des inconvénients qui s'équilibrent dans le bilan global», confirme l'Artiset, fédération réunissant les prestataires de services pour les personnes ayant besoin de soutien. Si le recul du nombre des jours de service constitue un «inconvénient», la quantité moyenne plus élevée de jours de service par personne astreinte est vue comme un «avantage».
Travail invisible
Du côté des hôpitaux, la situation soulève moins de craintes. Dans ces structures, les civilistes assurent essentiellement des fonctions d'assistance, affirme Dorit Djelid, porte-parole de la faîtière H+. «Ces personnes jouent un rôle dans les hôpitaux, mais elles ne permettent pas de combler les lacunes existantes chez le personnel soignant», poursuit-elle.
«H+ souligne l’importance du service civil», ajoute encore la porte-parole. Si les avis peuvent différer quant aux conséquences de la réforme, tout le monde s'accorde sur ce point. «Notre plus grosse inquiétude concerne le manque de personnel soignant. Tout ce qui peut contribuer à combler cette lacune, comme le service civil, est donc très positif», confirme Claude Bertelletto Küng.
«Le travail effectué par les civilistes est souvent invisible ou invisibilisé. Or, ils remplissent des tâches nécessaires au fonctionnement de notre société et à la cohésion sociale», conclut Véronique Rebetez.
