«La hausse du nombre de jeunes Suisses à l'AI ne nous surprend pas»
Quels sont actuellement les motifs les plus fréquents des appels au 147?
Anja Meier: Nous constatons une nette augmentation de la charge psychologique.
Nous menons en moyenne environ douze consultations par jour à ce sujet. Avant le Covid, il y en avait trois à quatre. Puis viennent les crises personnelles, avec neuf consultations quotidiennes. Les conflits avec les parents suivent ainsi que les dépressions, avec cinq à six jeunes concernés. Mais d’autres problématiques ont gagné en importance.
Lesquelles?
On observe une hausse générale des cas de violence. Les appels pour violence au sein de la famille, par exemple, ont plus que doublé en deux ans. Et nous entendons souvent que des adolescents s’inquiètent pour leurs amis, parce qu’ils sentent que quelqu’un dans leur entourage ne va pas bien.
Comment expliquez-vous cette multiplication des crises personnelles?
Les raisons sont très diverses. Ce que nous ressentons très nettement, c’est la pression à la performance: le stress lié à la formation, le sentiment de ne pas être à la hauteur. S’y ajoutent des conflits dans l’entourage et une incertitude croissante face à l’avenir.
Comment cette incertitude-là se manifeste-t-elle concrètement?
Nous avons récemment publié une étude qui montre que les inquiétudes liées aux guerres et à l’avenir professionnel ont fortement augmenté. A notre avis, cela est lié à la situation mondiale, au contexte économique et à l’incertitude quant à l’évolution du monde du travail.
Beaucoup attribuent ces crises aux réseaux sociaux. Est-ce, selon vous, le principal facteur?
Les réseaux sont ambivalents. Ils peuvent même aider des jeunes en souffrance psychique, qui y trouvent une communauté et du soutien. On ne peut donc pas dire simplement que cette utilisation aggrave les difficultés. Tout dépend de la manière, de la capacité à prendre du recul et du contexte. Il est donc essentiel d’apprendre à y recourir sainement.
En plus de cela, de nombreux jeunes se tournent vers l’intelligence artificielle, comme s’il s’agissait d’un thérapeute. N’est-ce pas contre-productif?
Notre enquête prouve qu’environ un jeune sur dix se tourne vers une IA en cas de problèmes psychiques. Nous ne pouvons pas déterminer une fois pour toutes si cela présente plus d’avantages ou de risques. Ce qui est certain, c’est que l’IA est accessible en permanence, facilement et sans contrainte horaire.
Autrement dit, où situez-vous les limites de l'intelligence artificielle?
Les jeunes doivent absolument avoir conscience qu’une IA offre moins d’empathie et évalue moins bien les situations qu’un professionnel. Il est donc essentiel qu’elle oriente systématiquement vers de véritables services de conseil, comme le 147.
La quantité de jeunes à l'AI en raison de troubles psychiques augmente depuis des années. Cela vous surprend-il?
Non, car nous ressentons chaque jour la pression exercée sur le système. Lorsqu’on parle de ces évolutions, il faut considérer toute la chaîne de prise en charge. Une aide plus précoce est indispensable pour éviter que les difficultés ne se chronicisent et que les personnes ne finissent dans le système de l’AI.
Comment faire bouger les lignes, selon vous?
En renforçant les offres thérapeutiques: davantage de places, des délais d’attente plus courts. Il faut aussi des points de contact de première ligne solides. Et de la prévention: à l’école, à la maison, dans l’entourage, notamment en abordant la pression à la performance et en offrant un soutien précoce aux jeunes.
Que répondez-vous à ceux qui affirment que les jeunes préfèrent s’inscrire à l’AI plutôt que de travailler?
Les jeunes ne préfèrent pas l’AI au travail, nous ne partageons pas ces accusations.
Nous constatons chaque jour que les situations peuvent être très aiguës. De plus, notre société a une responsabilité de protection envers les jeunes.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
