Amélie a 28 ans et vit d'une rente AI en Suisse: elle raconte
La veille de Noël, Amélie (prénom d'emprunt) est allongée dans son lit, le regard accroché à l’écran de son smartphone qu’elle fait défiler sans fin. Comme pour effacer ce qu’elle vient de vivre. Comme pour repousser les images d’une soirée où elle a perdu toute maîtrise de son corps. Un moment où tout en elle appelait à fuir, sans que rien, pour les autres, ne semble l’expliquer.
Elle n’a tenu que dix minutes à la fête de Noël familiale avant que sa mère ne doive la raccompagner. L’épisode la maintient éveillée toute la nuit. A un moment, elle écrit un message au 147 de Pro Juventute:
Il lui aura fallu des années pour en arriver là.
Son corps tire la sonnette d’alarme
Amélie comprend pour la première fois, à 14 ans, que quelque chose ne va pas. En vacances dans un hôtel, elle assiste à une scène où des enfants tombent malades. Les adultes regardent à peine et poursuivent leur discussion. Elle, en revanche, se fige. Son corps ne pense plus qu’à une chose: fuir. Le cœur s’emballe, la nausée monte, l’instinct de fuite prend le dessus.
«De là, la nausée et la peur ont empiré progressivement», raconte Amélie. Les années suivantes, elle commence à éviter toutes les situations où quelqu’un pourrait être malade. Pendant que ses camarades sortent, tombent amoureux et expérimentent, elle se retire peu à peu. Elle décline les invitations, reste chez elle. Mais l’évitement ne suffit pas. A la télévision, une scène suffit parfois, parfois même une simple allusion, pour déclencher l’alerte dans son corps.
Malgré tout, elle tente de maintenir une vie normale. Après l’école, elle entame des études d’économie. Elle tombe amoureuse. Elle travaille en parallèle dans un escape room. De l’extérieur, son quotidien ressemble à celui d’une jeune femme qui avance. Et, par moments, c’est effectivement le cas.
La rupture
Lorsque sa relation se termine à l’été 2020, Amélie se réfugie dans le travail et les études. Elle valide 50 crédits en un semestre au lieu des 30 habituels. Elle enchaîne aussi les heures dans l’escape room.
Elle y accueille des groupes, explique les règles, anime les sessions. Un rythme intense, qu’elle tient un temps, mais au prix d’un épuisement croissant. Elle comprend plus tard ce qui se jouait:
Sous la pression, les symptômes s’aggravent. Des aliments comme l’oignon ou l’ail deviennent soudain difficiles à supporter. Rapidement, la peur ne concerne plus seulement la nausée, mais toutes les situations où elle pourrait survenir: le tram, les supermarchés, les espaces clos. Autant de lieux dont elle ne peut pas sortir discrètement.
Les jours difficiles, elle peine même à quitter son domicile.
Un jour, à l’automne, elle se rend en urgence dans un service médical. «Après avoir décrit mes problèmes, le médecin m’a prescrit un antidépresseur», raconte-t-elle. Mais pour elle, cela ne correspond pas à ce qu’elle vit. La sensation est physique, omniprésente, presque envahissante.
Elle refuse le traitement et tente de continuer seule.
Dans son entourage, peu de personnes mesurent réellement la gravité de son état. Amélie veille à ce qu’il en soit ainsi. Jusqu’à ce soir-là de Noël où, après dix minutes, elle doit partir. Pour la première fois, la situation ne peut plus être dissimulée.
Dans la nuit, elle écrit ce fameux appel à l'aide au 147. «J’ai besoin d’aide.» Sans savoir qu’il lui faudra encore deux ans et demi pour obtenir une compréhension claire de sa situation.
Petits pas, grands reculs
Au début de l’année suivante, Amélie a pour la première fois le sentiment de ne plus être totalement seule. Elle trouve auprès du service de conseil pour la jeunesse de la ville de Zurich une structure gratuite adaptée à sa situation.
Les premiers échanges se font en ligne, car elle n’aurait pas pu se déplacer. La psychologue avance progressivement avec elle: d’abord des appels vidéo, puis une promenade, et bien plus tard une rencontre en présentiel.
Elle travaille ensuite sur des expositions graduelles: reprendre les transports, se rendre à des rendez-vous, rester dans une situation jusqu’à ce que l’anxiété redescende. Un processus exigeant, qui semble d’abord porter ses fruits.
Au printemps, elle planifie une première sortie depuis longtemps avec sa sœur: Lausanne, un bain thermal, une nuit à l’hôtel. Mais avant même le départ, quelque chose se bloque. Un repas anodin suffit à raviver l’angoisse. Le trajet en train devient éprouvant. Une fois sur place, une seule question domine: et si elle devait vomir?
Ne parvenant plus à envisager la suite du séjour, sa sœur décide finalement de louer une voiture pour rentrer. Sur le chemin, elles passent en pharmacie pour acheter un anxiolytique dont Amélie a entendu parler en ligne. Ce médicament lui apporte un soulagement immédiat. Et devient peu à peu un nouveau point d’appui.
Elle le garde désormais toujours sur elle, dissimulé dans un paquet de Fisherman’s Friend. Même lors de l’entretien, elle serre le sachet vert entre ses doigts. «Cela me donne un sentiment de contrôle», dit-elle. Une forme d’ancrage face aux pensées qui reviennent.
Au plus bas
Après l’épisode de Lausanne, elle s’installe temporairement chez sa mère dans le canton de Thurgovie. Elle passe la plupart de ses journées seule, allongée sur un matelas. Elle a quitté son travail et réduit ses études. Elle comprend qu’elle doit être prise en charge.
Son premier séjour en clinique, à l’été 2021, s’interrompt après une semaine. Elle choisit d’arrêter. «On me parlait sans cesse de pensées suicidaires, mais on peut aussi aller mal autrement», dit-elle. Ensuite, la situation stagne.
L’année 2022 n’apporte pas de véritable changement. Elle s’isole davantage, évite les déplacements, les lieux publics, les contacts. Elle poursuit malgré tout ses études, avec des aménagements qui lui permettent de passer ses examens seule. De l’extérieur, elle peut donner l’impression de fonctionner. Son père répète:
Elle ne s’y reconnaît pas. Pour elle, ce n’est plus une question de volonté.
A l’automne, une certitude s’impose: même diplômée, elle ne pourra pas entrer dans une vie professionnelle classique. Elle entame alors des démarches avec sa psychiatre pour se tourner vers l’AI.
La peur de la peur
Peu avant la fin de ses études, au printemps 2023, Amélie est hospitalisée en urgence. Elle a fortement maigri, ayant réduit son alimentation par peur de vomir. Les médecins évoquent un trouble alimentaire. Elle ne s’y reconnaît pas.
Elle reçoit un traitement visant à stabiliser son poids, qu’elle regagne progressivement. Mais le fond du problème demeure. Quelques mois plus tard, une seconde hospitalisation débouche cette fois sur un mot-clé: émétophobie, la peur de vomir.
Pour Amélie, il s’agit de bien plus:
Ce n’est pas seulement l’acte de vomir ou la nausée qui posent problème, mais l’impossibilité de se sentir en sécurité dans une situation dont elle ne peut sortir. Mais ce diagnostic lui apporte un soulagement: enfin des mots.
En parallèle, l’AI évalue sa situation. Elle souhaite travailler, mais la question du cadre reste centrale. Lorsqu’on lui explique qu’elle devra d’abord passer par un environnement protégé, elle vit cela comme un choc. Elle, titulaire d’un master en business administration, espérait autre chose.
Pendant ce temps, l’examen du dossier AI suit son cours. Amélie, elle, veut travailler. La question est simple en apparence, mais centrale: comment? Lorsqu’en clinique on lui explique qu’elle ne pourra, dans l’immédiat, travailler qu’encadrée elle vit cela comme un choc. Elle a fait des études, obtenu un master en business administration, et se projette dans un métier en lien avec son cursus. Mais après sa sortie de clinique, elle intègre finalement une première mesure de l’AI dans un secrétariat, où elle remplit des tableaux Excel. Pour elle, c’est un véritable choc de réalité.
Plus tard, une deuxième mesure suit dans une compagnie d’assurance. Elle y effectue des tâches de back-office ainsi que des travaux de recherche de marché. Une nouvelle étape, mais qui reste inscrite dans un cadre institutionnel:
A cela s’ajoute une inquiétude permanente: les révisions, les éventuelles demandes de remboursement, et le moment où quelqu’un pourrait estimer qu’elle «fonctionne à nouveau suffisamment», alors qu’elle ne s’en sent pas encore capable.
Le chemin du retour
A l’été 2024, Amélie parvient finalement à décrocher par elle-même un poste d’étudiante salariée, à temps partiel et limité dans le temps, et ce, sans encadrement spécialisé. Le fait d’avoir obtenu ce poste et de savoir son employeur satisfait compte beaucoup pour elle. Ce travail lui redonne ce qu’elle avait peu à peu perdu: la confiance en elle.
Parvenir à retrouver sur le marché du travail par ses propres moyens a toujours été son objectif. Mais elle n’imaginait pas que le chemin serait aussi long. C’est précisément ce qui nourrit aujourd’hui sa colère face au débat politique. Lorsque la Conférence des offices cantonaux de l’AI propose de restreindre l’accès à l’AI pour les moins de 30 ans, elle n’y voit qu’une chose: une pression supplémentaire.
Selon elle, les jeunes concernés sont doublement pénalisés: ils n’ont pas encore de caisse de pension et disposent souvent de peu d’économies.
Elle explique:
Une réalité d’autant plus difficile à supporter qu’elle vit déjà avec une forte anxiété.
Elle ajoute que la méfiance sociale envers les personnes souffrant de troubles psychiques reste lourde. «Je déteste devoir toujours me justifier d’être réellement malade», dit-elle. Bien sûr, elle préférerait être en bonne santé, travailler comme les autres, et ne pas voir son quotidien rythmé par les peurs, les traitements et les rechutes.
Mais aujourd’hui, elle retient surtout ce qui est à nouveau possible: des trajets autrefois inimaginables, des situations qu’elle parvient à traverser, parfois même sans médicament d’urgence. Elle participe à un groupe d’entraide. Elle vit avec deux chats, dont elle a déjà réussi à nettoyer les vomissements. Elle participe à des événements de rencontres. Avec de l’angoisse, encore, mais sans cette nécessité immédiate de fuir.
Elle ne sait pas si cette peur disparaîtra un jour complètement. Mais elle ne passe plus ses nuits à tenter d’effacer ses souvenirs en faisant défiler son téléphone. Elle se projette ailleurs. Vers des lieux longtemps inaccessibles. Vers la mer, dit-elle, qu’elle aimerait revoir un jour. Pas tout de suite. Mais peut-être un jour.
*(Nom communiqué à la rédaction)
