«Si ça continue, je partirai au Portugal»: ces Suisses n'en peuvent plus
«Certo che te ne do una, sì, sì, dai, figurati» : Kim Castelli plonge la main dans la boîte bleue devant lui, en sort une cigarette avec ses doigts noircis et la tend à un homme.
Castelli est assis à une table en bois, comme celles des grillades publiques. Ce jeudi soir, pas de saucisses à griller: c’est de la soupe qui mijote. Trois fois par semaine, il vient ici, au Centro Sociale Bethlehem, la plus grande soupe populaire de Lugano.
Un plat chaud coûte six francs. Impossible de payer? On peut aussi manger pour moins, voire gratuitement. Derrière le service, sept employés fixes, trente bénévoles – et un moine capucin. Frère Martino Dotta a lancé le projet en 2023 dans une ferme abandonnée à la périphérie de Lugano.
Il y a un an, Castelli, ouvrier du bâtiment, est venu pour la première fois. Depuis, il revient régulièrement. «C’est le seul moyen pour moi de mettre un peu d’argent de côté», confie le quinquagénaire de 54 ans.
Ce qu’il raconte, beaucoup de Tessinois le vivent aujourd’hui: la pression financière ne cesse de croître. Selon l’Office fédéral de la statistique, près d’une personne sur quatre au Tessin est touchée par la pauvreté ou risque d’y tomber. En comparaison, le taux Suisse est de 8,4% (chiffres 2024).
Le minimum vital comprend trois éléments: l’allocation d’entretien fixée par la Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales, le loyer net estimé et un forfait de 100 francs par mois pour chaque membre du ménage de plus de 16 ans.
Au Tessin, le seuil de pauvreté pour un ménage de deux personnes est d’environ 38 000 francs par an.
Cette pauvreté se voit dans la soupe populaire. Les cinquante places sont vite occupées. Femmes et hommes, jeunes et âgés, célibataires et familles, Tessinois et étrangers: tout le monde se mélange. La soupe populaire reflète la société tessinoise dans toute sa diversité.
Ça sent les gnocchi alla bolognese et les cime di rapa assaisonnées de poivre et de citron. La nourriture est de qualité «restaurant»: les joueurs du FC Lugano, qui dînent dans le restaurant en face, mangent la même chose.
Ces trois derniers mois, la fréquentation a explosé. En décembre, 870 repas étaient servis; en janvier, plus de 1500, soit une hausse de plus de 50%.
Le 26 février, watson constate déjà 1200 assiettes distribuées. Dans le «salon ensoleillé» de la Suisse, le froid gagne du terrain.
Son salaire horaire: 20 francs en semaine, 25 le week-end. Près du salaire minimum cantonal introduit en 2021.
Castelli a travaillé des années comme mécanicien. Quand le garage a fermé, son frère, co-propriétaire d’une entreprise de construction, l’a pris sous son aile.
Se sent-il encore de la classe moyenne? «Non. Je suis pauvre.» S’il prenait sa retraite aujourd’hui, il devrait vivre avec 1700 francs par mois. A titre de comparaison, la pension maximale de l’AVS atteint 2 520 francs. La caisse de pension n’est même pas comptée.
L’homme à qui Castelli vient de donner une cigarette reste attentif. Lui aussi fréquente la soupe populaire. Il veut une deuxième cigarette. «Ecoute, je ne peux pas», dit Castelli en ouvrant la boîte. Il reste quatre ou cinq cigarettes, pour lui. «Senti, non posso.»
Il s’allume une cigarette pour montrer. Puis il ajoute : «Si ça continue, j’irai au Portugal à la retraite». Pas pour la famille, ni pour le plaisir.
Castelli a toujours vécu et travaillé au Tessin et il ne veut pourtant pas quitter la région. «C’est pour moi le plus beau pays du monde».
Mais aujourd’hui, tout devient trop cher. Les loyers, les aliments, les produits du quotidien augmentent. Les soins de santé explosent, surtout au Tessin. Les primes d’assurance maladie y sont en moyenne de 500 francs, les plus élevées de Suisse, alors que les salaires restent bas.
Sans conventions collectives, les salaires peuvent être jusqu’à 30% inférieurs à ceux de Suisse alémanique. En 2024, le salaire médian tessinois était de 5700 francs brut par mois, contre 7 000 francs pour la moyenne suisse.
Castelli a été marié 22 ans, avec deux enfants. Le divorce, dit-il, est l’une des raisons de ses difficultés financières. Une autre: des problèmes de santé depuis l’âge de 36 ans.
Pour cet article, watson a rencontré plusieurs spécialistes de la pauvreté au Tessin: le directeur de Caritas Ticino, la responsable d’un centre de conseil pour parents seuls, et le moine capucin Martino Dotta.
Tous rappellent que pauvreté financière et pauvreté sociale vont de pair. Les personnes venant à la soupe populaire n’ont souvent aucun réseau pour les soutenir. Elles sont seules, immigrées, veuves ou frappées par des coups du sort.
Castelli vit dans un vieil appartement de deux pièces à Bedano, à 15 minutes de Lugano. «J’ai de la chance d’avoir un propriétaire sympa», dit-il. Il paie 850 francs par mois. Le marché est plutôt à 1000 francs et grimpe encore.
De l’autre côté du Gothard, la vie est plus simple, selon lui. Sa fille a 18 ans et suit une formation commerciale, son fils étudie à l’Université de Lugano. Il leur conseille souvent :
Deux demandes à la politique: une caisse-maladie unique, moins chère, et des contrôles salariaux pour éviter que des travailleurs frontaliers remplacent les Suisses.
Pour lui-même, il rêve de voyager. «Mes dernières vacances remontent à 15 ans», raconte-t-il. Il était à Livigno, dans le nord de l’Italie. C’était agréable, se souvient-il. «Ça me ferait du bien de repartir.» Depuis, il n’y est retourné que pour acheter des cigarettes, deux fois moins chères qu’en Suisse. (trad. tib)
