«On me disait que c’était impossible»: ce Suisse a un projet hors norme
«Tu vas pleurer?», lui demande sa fille, peu avant que Pascal Bourquin n’atteigne la moitié de son projet titanesque. La moitié, cela représente 33 289 kilomètres. Difficile de se représenter une telle distance. La circonférence de la Terre est de 40 000 kilomètres. Mais là encore, ce chiffre reste assez abstrait.
Selon Google Maps, 33 000 kilomètres correspondent à peu près au trajet le plus court entre Berne et Pékin, aller-retour. Ou à 125 allers simples entre Schaffhouse et Lugano en empruntant l’itinéraire routier le plus rapide.
Mais Pascal Bourquin n’utilise sa voiture, au mieux, que pour rejoindre le point de départ d’une étape. Car son projet «La vie en jaune» se déroule sans véhicule motorisé: le Romand veut parcourir à pied tous les chemins de randonnée de Suisse. Selon ses calculs, cela représente 66 578 kilomètres, soit une fois et demie le tour du monde.
Celui qui habite à Moutier (JU) s’est lancé dans l’aventure il y a douze ans et neuf mois. Le voici désormais sur sa 1305e étape, accompagné d’une trentaine de personnes à travers Wabern (BE), en direction de l’Aar. Dans quelques centaines de mètres, il aura accompli la moitié de ce projet gigantesque. Sa fille est elle aussi présente et attend toujours sa réponse. Va-t-il pleurer? Pascal Bourquin hésite un instant:
Quelques instants plus tard, le groupe arrive à l’endroit fatidique. Un joli chemin traverse la forêt, juste au bord de l’Aar. Le soleil éclaire une petite parcelle près d’une souche. «Nous y sommes», annonce Pascal Bourquin, «au kilomètre 33 289 de mon projet.» Il a également avalé l’incroyable total de 1,682 million de mètres de dénivelé. Le grand marcheur possède environ un an d’avance sur son calendrier. Il ne pleure pas. Mais on sent que ce moment compte beaucoup pour lui. Les personnes qui l’accompagnent, venues de toute la Suisse – certaines le connaissent depuis longtemps, d’autres suivent son projet sur les réseaux sociaux –, applaudissent.
«J’ai l’impression d’être parti hier. A l’époque, je ne pouvais même pas encore penser à la fin. Beaucoup de gens me disaient que c’était impossible. Même la moitié du projet semblait infiniment loin. Et soudain, nous y sommes», raconte l’homme de 60 ans.
Chaque semaine, Pascal Bourquin consacre environ deux jours à son projet. La marche n’en représente que la moitié. Car chaque heure passée à marcher nécessite aussi une heure de préparation et de planification:
De nombreux facteurs échappent à son contrôle. Il planifie donc son parcours en permanence et s’adapte aux circonstances.
Nous devons justement nous adapter peu après. A Elfenau, le chemin traverse l’Aar. Une petite embarcation fait office de bac et il faut sonner une cloche pour la «commander». Le bateau traverse la rivière sans moteur: il exploite habilement la force du courant tout en étant relié à un câble tendu au-dessus de l’eau. C’est fascinant. Mais ce n’est pas le sujet.
Nous attendons donc le bateau. Pascal Bourquin rencontre-t-il souvent ce genre d’imprévu?
Et quelles ont été ses plus grandes surprises jusqu’ici? «Le jour où j’ai croisé des chamois à Soleure. Et sur la Via Alta Verzasca – un tronçon difficile balisé en blanc-bleu-blanc –, j’ai contourné un rocher et je suis tombé sur un vieil homme qui marchait simplement avec son bâton de randonnée. Aucune idée de la manière dont il était arrivé jusque-là.»
Plus tard, au cours d’une petite présentation, Pascal Bourquin reviendra sur ce qui l’a marqué durant ces quelque treize années. Faire une sélection n’a pas été simple. «Il s’est passé beaucoup trop de choses. Mais d’un autre côté, je ne fais que marcher», dit-il. Parmi ses constats:
- Le temps file.
- Beaucoup de difficultés et de désagréments: blessures, morsure de chien, sentiers fermés, restaurants clos.
- Des repas médiocres et des nuits inconfortables.
- Beaucoup de travail en dehors de la marche: environ une heure de travail pour une heure de randonnée.
- L’immense plaisir d’être dans la nature.
- De très, très nombreux moments de bonheur.
Ces moments de bonheur l’accompagneront aussi durant la seconde moitié de son projet. Sa motivation a toutefois quelque peu évolué. Lorsqu’il s’est lancé, il y a bientôt treize ans, il voulait aussi «faire quelque chose d’extraordinaire».
Aujourd’hui, il apprécie surtout le lien avec la nature, la découverte de lieux qu’il n’aurait jamais visités autrement, les rencontres avec des inconnus et cette forme de méditation que lui procure la marche. Mais surtout:
Pascal Bourquin a toujours été en forme. Il l’était au début du projet et l’est encore aujourd’hui. Evidemment, lui non plus ne rajeunit pas. Mais jusqu’ici, tout se passe bien. Pour la seconde moitié, l’homme de 60 ans espère avoir parfois «un peu plus de temps», pouvoir rester deux ou trois jours au même endroit et effectuer depuis là des étapes plus courtes. Actuellement, il parcourt environ 45 kilomètres par semaine.
Tout se déroulera-t-il vraiment aussi aisément à l'avenir? Nul ne peut le savoir. Au cours de ses quelque 33 000 premiers kilomètres, Pascal Bourquin a appris une chose:
La fin du projet est prévue le 1er août 2041, sur la Place fédérale à Berne. Pascal Bourquin pleurera-t-il ce jour-là? Il l’a en tout cas annoncé.
(trad. hun)
