Ce projet immobilier choque tout un village: «Ueli Maurer m'a déçue»
Elle figurait autrefois sur les cartes postales; mais la Grosserle, une maison vieille de 400 ans à Vitznau (LU), est désormais menacée de démolition. Cette ferme située au bord du lac des Quatre-Cantons doit céder la place à deux immeubles de six étages comprenant au total 27 appartements en propriété par étages (PPE). Depuis quelques jours, le projet de construction est soumis à l'enquête publique et suscite de vives réactions dans le village lucernois.
Josef Kosak vit à Vitznau depuis bientôt 25 ans. En tant que voisin direct, il est particulièrement concerné par le projet:
Si les immeubles voient le jour, il ne pourra plus apercevoir ni le clocher de l'église ni le drapeau suisse qui flotte, haut au-dessus du village, sur la paroi rocheuse. A la place, il aura un mur de 18 mètres de haut devant les yeux. «Nous risquons de perdre complètement notre intimité.» Josef Kosak insiste: personne ne s'oppose à la construction en soi – mais de tels «colosses» en plein cœur du village? «Je n'en dors pas la nuit», dit-il.
Eric Gauthier passe lui aussi des nuits blanches. Cet enfant de Vitznau a grandi à Paris, mais passait ses étés chez son grand-père, qui occupait le premier étage de la Grosserle. «Je connais chaque marche de l'escalier, chaque éraflure sur les volets.» Il y a un mois, il a pu retourner dans la maison pour lui faire ses adieux. Ses larmes séchées, il déclare:
Ueli Maurer est dans le coup
Derrière le projet immobilier se trouve la Schultheiß Holding Schweiz AG, basée dans le canton d'Obwald. Le «ß» [réd: lettre de l'alphabet allemand, remplacée par «ss» en Suisse] dans son nom suffit à montrer qu'il ne s'agit pas d'une entreprise de construction locale, mais de la filiale suisse d'un grand groupe immobilier originaire de Nuremberg, dans le sud de l'Allemagne.
L'ancien conseiller fédéral UDC Ueli Maurer siège à son conseil d'administration, ce qui ne fait qu'attiser davantage le mécontentement à Vitznau. Heidi Meier, qui vit dans le village depuis son mariage, il y a 60 ans, déclare:
Elle non plus n'est pas opposée à ce qu'on construise, et «ça ne doit pas forcément toujours être des chalets». Mais qu'on démolisse les vieilles bâtisses en bois pour construire des immeubles à la place, cela lui fait mal. «Des maisons aussi imposantes dans ce centre historique, ce n'est tout simplement pas possible!»
Heidi Hostettler, sa belle-fille, s'interroge elle aussi sur l'action d'Ueli Maurer: «L'UDC essaie actuellement de durcir la Lex Koller – et lui, il fait exactement le contraire ici, à Vitznau».
Il y a deux ans, le chef du groupe parlementaire UDC Thomas Aeschi a en effet déposé une intervention visant à rendre beaucoup plus difficile l'acquisition de terrains par des étrangers – ce qui aurait compliqué des projets immobiliers comme celui de Schultheiß. La semaine dernière, la Commission de l'économie et des redevances du Conseil national a approuvé cette proposition, sous une forme atténuée. L'objectif serait de «mettre un frein à la spéculation foncière et à la hausse des prix du terrain».
Boom immobilier
Dans le village de Vitznau, qui compte 1500 habitants, il faut même parler d'une explosion des prix du foncier. Pour les quelque 1100 mètres carrés situés sur la Riviera lucernoise, Schultheiß a déboursé environ cinq millions de francs. La famille de l'ancien propriétaire de la Grosserle aurait volontiers transmis la maison à la génération suivante; mais elle n'a pas pu rivaliser avec une telle offre.
Il ne faut donc pas s'attendre à voir apparaître des logements abordables sur un terrain aussi cher. Sur son site internet, Schultheiß fait d'ailleurs la promotion de «biens immobiliers de standing pour les goûts exigeants», d'une «qualité raffinée» et de «la sécurité d'un investissement immobilier stable et de valeur». A Vitznau, on parle de prix compris entre deux et quatre millions de francs pour les appartements de 2,5 à 5,5 pièces.
«On arrête pas de construire, mais cela ne nous apporte rien», déclare Jenny Wetter, 27 ans, mère de deux enfants, qui a grandi à Vitznau et y vit toujours. Elle déplore:
Elle aurait souhaité que l'acquéreur transforme la Grosserle afin d'y aménager quatre logements abordables. Mais cela ne risque pas de se produire. Selon le président de la commune, Herbert Imbach, 67 appartements en PPE ainsi que 30 logements locatifs sont actuellement en construction ou ont obtenu un permis de construire définitif à Vitznau. Parmi ces derniers, seuls 16 sont réalisés par la coopérative de construction locale.
Le boom immobilier de Vitznau a commencé avec l'arrivée de Peter Pühringer, riche Autrichien et désormais propriétaire du Park Hotel Vitznau. Il n'a pas seulement rénové l'hôtel de luxe, mais en a également construit d'autres, ainsi qu'une clinique, une salle de musique dorée et un institut de recherche. En 2011, il a aussi fait don de cinq millions de francs à la commune – en échange d'une baisse d'impôts. C'est notamment grâce à celle-ci que l'intérêt pour l'immobilier a fortement augmenté. Une agente immobilier déclarait alors dans le Wochenzeitung: «Pour Vitznau, l'investisseur est une véritable poule aux œufs d'or: il fait venir des gens fortunés dans le village».
Aujourd'hui encore, le vacarme des marteaux-piqueurs résonne à chaque coin de rue. Même Herzog et de Meuron, architectes de renommée mondiale, construisent à Vitznau. Presque partout, des «appartements en PPE de grande qualité» sortent de terre.
Densification vers l'intérieur
Le projet de la Grosserle fait face à une vague de protestations particulièrement forte. Des oppositions seront déposées et une pétition est également envisagée. La maison a été construite il y a au moins 400 ans. Elle n'est toutefois pas protégée au titre des monuments historiques et ne figure pas non plus parmi les bâtiments considérés comme dignes de protection ou de conservation. A Vitznau, personne ne comprend pourquoi.
Le conservateur cantonal des monuments historiques, Sebastian Geisseler, explique que l'âge d'un bâtiment n'est pas le seul critère déterminant pour son inscription à l'inventaire architectural: «Dans le cas de la ferme Grosserle, de nombreuses interventions ont entraîné une perte considérable de la substance originale et de l'aspect initial», explique-t-il. Dès lors, la maison ne possède plus «la valeur d'authenticité nécessaire». C'est pour cette raison qu'il a été décidé, en 2013, de ne pas inscrire la maison dans l'inventaire architectural de la commune de Vitznau.
La maison se trouve pourtant dans la zone du centre historique, dont le règlement des constructions prévoit que les nouveaux bâtiments doivent s'intégrer harmonieusement au paysage et à l'image du village. Dans son plan directeur de développement, adopté en 2024, la commune a en outre inscrit comme objectif de préserver et de valoriser le réseau de ruelles autour de la Grosserle, considéré comme un élément constitutif de l'identité du village.
Interrogé, Herbert Imbach, président de la commune, indique qu'il ne peut pas se prononcer sur le projet concret pendant la procédure en cours. Il souligne toutefois que la zone du centre historique dispose depuis des décennies d'un important potentiel constructible qui n'a jusqu'ici pas été exploité. Parallèlement, la densification vers l'intérieur constitue une exigence de la Confédération.
Heidi Hostettler, voisine de la ferme Grosserle, ne remet pas non plus en question la densification en tant que telle. Mais elle craint pour l'identité du village, pour son lieu de vie. Et pour le tourisme. Chaque jour, des visiteurs déambulent dans les petites ruelles, admirent les vieilles maisons et les jolis jardins. Elle prédit:
Ce projet d'immeubles pourrait sonner le glas du centre historique du village. La maison Kleinerle appartient à la famille de Christa Stark et n'est séparée de la Grosserle que par une étroite ruelle. Elle est protégée – pour l'instant. «Si ces colosses sont construits, nous demanderons la levée de la protection», annonce Peter Stark, son mari. Dans l'intérêt de l'ensemble architectural, la famille a renoncé à certains travaux de transformation. «Sans la Grosserle, cela n'a plus aucun sens», estime-t-il désormais.
Ueli Maurer n'a pas répondu aux questions de CH Media (éditeur de watson).
Adapté de l'allemand par Tanja Maeder
