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Interview

Au coeur de l'Eglise, les racines des violences sexuelles

L'Université de Berne a publié un livre sur la violence sexuelle au sein de l'Eglise. Le professeur d'éthique Mathias Wirth détaille comment la violence prenait cours dans le système suisse et comment agir maintenant.
07.11.2021, 16:3908.11.2021, 06:12
anna miller / ch media

Le fait que l'Eglise ait un problème avec les violences sexuelles dans ses propres rangs n'est pas nouveau. Pourquoi avoir publié un livre à ce sujet?
Car la question de savoir comment de telles agressions peuvent se produire n'a jamais vraiment été clarifiée. De nombreux responsables évoquent simplement la nécessité d'expliciter quelques éléments juridiques et de faire plus de prévention.

Et ce n'est pas suffisant à vos yeux?
Le problème n'est pas traité à la racine. Quand il s'agit d'agressions sexuelles, nous devons nous poser systématiquement la question: «Qu'est-ce qui favorise exactement ces agressions sexuelles?». Tout d'abord, il est important de comprendre que la violence sexuelle peut se produire n'importe où, même s'il y a des gens qui sont plus enclins à cette violence. Mais la question est de savoir s'il existe des structures ou un climat favorables à ces personnes.

Et l'Eglise semble prédestinée à cela, si vous regardez les gros titres de ces dernières années...
Il y a aussi beaucoup de bonnes choses dans les religions et l'Eglise. En revanche, le fait que la violence sexuelle ait existé et existe toujours a été accepté pendant une période inhabituellement longue et de manière persistante. Plus encore: les églises, le plus souvent sans intention malveillante, ouvrent véritablement les portes aux comportements transgressifs.

«Ces structures aident les agresseurs à commettre des violences sexuelles»

Qu'est-ce que vous entendez par là?
Dans le contexte religieux, il existe souvent des idées claires sur la façon dont les gens doivent agir ou se comporter. Dans le contexte des violences sexuelles, certains facteurs spécifiques à la foi font le jeu des auteurs de violences. Par exemple, le discours sur le pardon, qui est commun à de nombreuses religions.

«Certains agresseurs ont dit aux victimes qu'elles devaient être capables de pardonner ce qui leur est arrivé, et qu’on se pardonne mutuellement lorsqu'on commet un péché»

Les ecclésiastiques apparaissent souvent comme proches de Dieu en raison de leur rôle – aux yeux de beaucoup, ce qu'ils font est ce que Dieu veut. Ou du moins, qu'ils sont difficilement contestables.

Avez-vous identifié d'autres points communs?
Une forte hiérarchie. Et l'on parle souvent de «frères et sœurs». Cette idée que nous sommes proches les uns des autres, que nous faisons partie d'une communauté, ce n'est pas mauvais en soi. Tout type de communauté, même les familles et les amitiés, comporte des éléments conspirationnistes. Les gens sont liés au groupe. Mais si vous n'y êtes pas sensibilisé et que le système penche vers l'abus de pouvoir, alors une culture toxique se développe. Car cela signifie aussi «nous sommes une famille, tu nous dois beaucoup, tu ne peux pas l'affaiblir en te rebellant».

Cela ressemble un peu aux scandales concernant des hommes riches et éminents qui font la une des journaux avec des parties fines et des agressions sexuelles.
Ce n’est pas tant différent du sujet dont nous nous occupons. Il s'agit d'abus de pouvoir, de structures patriarcales et d'une sorte de dynamique de groupe qui rendent possible de telles agressions de manière systématique et sur une longue période. A cet égard, les résultats de notre recherche de base ne sont pas seulement intéressants pour l'Eglise, mais pour la société dans son ensemble. Je ne suis pas non plus d'avis que les églises doivent s'occuper seules des cas d'abus.

Vraiment?
Oui, parce qu'elles le font déjà avec un certain succès. Mais aussi parce que, malheureusement, les responsables se préoccupent avant tout de sauver la réputation de leur
institution – en particulier lorsque l'institution est déjà affaiblie. La question ne sera pas résolue si les acteurs s'engagent à s'améliorer, alors qu'ils se trouvent à l'intérieur de structures problématiques.

Vous semblez très pessimiste. Et aussi assez critique envers l'Eglise.
Et il y a pire encore: les derniers résultats de la recherche suggèrent que la violence sexuelle à l'encontre des enfants et des jeunes dans les foyers ecclésiastiques était en partie systématique et planifiée depuis longtemps.

«Nous devons nous débarrasser de l'idée qu'au sein d'institutions bien intentionnées, quelques cas isolés ont fait des choses terribles»
Centres de contact pour les victimes de violences sexuelles
Les agressions sexuelles peuvent se produire dans des contextes très divers. Une aide en cas de violence sexuelle présumée ou subie est proposée, par exemple, par les centres cantonaux d'aide aux victimes. Pour les adolescents ou les adultes qui ont été exploités sexuellement dans leur enfance, il existe le service aides-aux-victimes.ch en Suisse Romande.

Que s’est-il passé, alors?
Certains éléments indiquent que les principaux auteurs de ces crimes ont été systématiquement soutenus par leurs semblables. Au milieu de l'année, l'histoire récente du Diocèse allemand de Spire a attiré l'attention des médias. Des sœurs religieuses ont possiblement livré des enfants vivant dans des foyers à plusieurs ecclésiastiques pour exploitation sexuelle sur une période de plusieurs années. Les déclarations des témoins sont considérées comme crédibles. Mais rien n'est documenté par écrit, donc on ne peut pas le prouver. C'est ce qui rend la question si difficile. Néanmoins, il est clair que dans certains endroits, la violence sexuelle avait un système.

«Nous ne devons pas laisser ce débat aux églises seules»

En Suisse aussi?
Oui, il y a des signes de violence systémique. Dans notre livre, nous avons un exemple dans un foyer ecclésiastique d'enfants à Lucerne. Bien sûr, aujourd'hui en 2021, la situation n'est plus la même qu'il y a cent ans. L'église a perdu de son influence. Mais les quelques personnes qui évoluent par exemple dans des cercles strictement religieux – qu'il s'agisse d'une église libre ou d'un milieu strictement catholique –, sont d'autant plus en danger.

Pourquoi cela?
Parce que dans ces cercles, le schéma «C'est nous contre le reste du monde» s'applique d'autant plus. Une division a lieu dans de tels milieux: on y forme une sorte de monde parallèle. On veut lier les gens à l'institution, et si nécessaire, par la peur et la violence.

Que faut-il faire maintenant?
Nous ne devons pas laisser ce débat aux églises seules. Et nous devons considérer la question de la violence sexuelle dans l'Eglise comme une occasion de réfléchir aux transgressions dans d'autres contextes. La violence existe aussi en politique, dans le sport, dans les affaires. Nous vivons dans une culture qui a sécularisé beaucoup de choses qui viennent de l'Eglise, bonnes ou mauvaises. Les structures patriarcales en font partie, les fortes hiérarchies aussi.

Quel rôle la Suisse joue-t-elle?
En Suisse en particulier, il est peut-être plus facile aujourd'hui que dans d'autres pays de sensibiliser les gens et de faire un pas en avant. Parce que les frontières confessionnelles sont plus flexibles ici, et que nous sommes donc plus susceptibles d'apprendre à nous voir à travers les yeux d'un étranger ou d'une personne d'une autre confession. On pourrait faire bouger les choses. Les problèmes que nous avons mentionnés ne se limitent pas aux églises. Et l'abus de pouvoir encore moins. Les églises peuvent être un lieu d'apprentissage pour chacun d'entre nous.

Article traduit de l'allemand par Anne Castella

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