Vingt et un ans après sa disparition, l'artiste Niki de Saint Phalle continue d'inspirer. Née Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, cette Franco-américaine naturalisée suisse a d'abord été mannequin, puis mère de famille avant d'aborder l'art en autodidacte. Elle est devenue l'une des figures artistique et féministe les plus importantes du XXe siècle, en faisant de la défense des femmes son fil rouge pendant toute sa carrière.
Une artiste, mais également un couple mythique, puisque durant 30 ans, cette descendante d'aristocrate fut la compagne du Fribourgeois Jean-Tinguely. Ils ont formé l'un des duos les plus inventifs du Nouveau Réalisme. A deux ou à quatre mains, ils ont laissé à la postérité quantité d’œuvres marquantes, faisant la fierté du patrimoine helvétique.
Le film qui lui est dédié est signé Céline Sallette que l'on connaissait jusque-là comme comédienne, notamment dans De rouille et d’os (2012), ou la série Les revenants. Ce premier long-métrage biographique consacré à cette importante figure de l’art du vingtième siècle voit, avec beaucoup d'ironie, sa sortie coïncider le même jour avec un autre biopic consacré à une artiste ayant marqué l'Histoire: la photographe Lee Miller, incarnée par Kate Winslet.
Sous les traits de Niki de Saint Phalle, on retrouve l'actrice Charlotte Le Bon (Yves Saint Laurent). Un rôle tout désigné pour la Québécoise tant par leur ressemblance physique que par leur parcours respectif, sensiblement le même. En effet, Charlotte Le Bon, diplômée d'art plastique, a aussi commencé comme mannequin avant de devenir actrice, puis réalisatrice (Falcon Lake), tout en se consacrant à une carrière d'artiste.
Sobrement intitulé Niki, le film va s'intéresser à la femme avant ses œuvres, son éclosion artistique ainsi que son passé traumatique marqué par l’inceste. Un portrait chapitré en triptyque, et marqué par son hospitalisation ainsi que sa rencontre avec Jean Tinguely.
Autodidacte résolument moderne, Niki de Saint Phalle, est l'une des artistes les plus inspirantes de sa génération. Mais avant la consécration, il y a un douloureux passé. Malgré une carrière de mannequin qui la fera poser pour Vogue et quelques ambitions d'actrice, Niki est destinée à une vie de femme au foyer après la naissance de ses deux enfants avec le poète Harry Mathews, un homme avec qui elle entretient une relation d'amour sincère et bienveillante.
Une vie de famille idyllique, entachée par les démons de Niki qui ressurgissent régulièrement durant son sommeil. Le souvenir enfui du viol infligé par son père lorsqu’elle était enfant va lui laisser un syndrome post-traumatique. Victime de dissociation et d'épisodes maniaques, celle-ci cache de manière obsessionnelle des couteaux et autres armes sous son lit. Son suivi psychiatrique l'amène en 1953 à être internée à l'hôpital de Nice plusieurs semaines, où elle subira des électrochocs.
C'est durant cet épisode de sa vie que l'artiste va se révéler et que commence sa carrière, à l'image des artistes de la Collection de l'art brut de Lausanne.
À partir de là, la peinture devient une vocation et c'est dans son nouvel atelier qu'elle sera amenée à rencontrer Jean Tinguely, Yves Klein, Max Ernst et tout le groupe des futurs Nouveaux Réalistes. Des années où elle va se chercher, se trouver et se révéler en s'affranchissant des codes conventionnels.
Le film de Céline Sallette est un portrait lumineux dont la mise en scène un peu fantasque semble inspirée de la bande dessinée, tant les jeux de split screen et la photographie colorée auraient pu appartenir à des planches. Ces images subliment au passage la beauté des années 1950.
La réalisatrice parvient à mêler la vie d’artiste de Niki et sa vie de femme au foyer, dans une époque où être les deux était compliqué, et dans un champ où les femmes artistes étaient minoritaires. Le film évite ici les formalités scolaires du film biographique en restant au plus proche de son sujet, où aucune œuvre ne sera montrée.
Ne disposant d'aucun droit de diffusion, le travail de Niki de Saint Phalle ne sera jamais montré dans le film et c'est peut-être ce qui le rend unique. Un film qui s'intéresse à la femme avant l'œuvre, et qui nous fait voyager dans son intimité, sa folie douce et ses démons autant obsessionnels qu'impulsifs.
Si le film prend place il y a 70 ans, ses thématiques féministes et sociétales, notamment sur les violences sexuelles, résonnent d'un écho qui traverse les décennies. Niki, c'est l'histoire d'une femme qui va guérir de son trauma par la création, qui va tuer la symbolique du père en tirant à la carabine sur un tableau recouvert de poches de peintures, d'où va jaillir une œuvre.
Avant d'être un simple portrait d'artiste, le film est avant tout une histoire de résilience face à l'inceste. En se réappropriant son histoire, Niki a survécu avant de renaître. Comme Niki le résumera: «J'ai eu la chance de rencontrer l'art parce que j'avais, sur le plan psychique, tout ce qu'il faut pour devenir terroriste. Au lieu de cela, j'ai utilisé le fusil pour la bonne cause, celle de l'art.»
«Niki» de Céline Sallette est sortie en Suisse romande le 9 octobre 2024. Durée: 1h 38min.