Une bande de pique-assiettes arrivistes au bord d'une gigantesque piscine, un magnat de la tech pas net et plein aux as, des litres et des litres de champagne, des joints aussi gros que des cônes de signalisation et des soirées fastueuses arrosées aux grands crus et à une pipette de drogues. Le tout sur une île privée, dans une immense villa, où les téléphones sont confisqués, avec des domestiques qui s'amusent à attraper des serpents au venin «pas mortel», le tout dans une atmosphère irréelle et étouffante.
Mais qu'est-ce qui pourrait mal tourner?
Il s'agit du premier film de Zoë Kravitz dans le fauteuil de réalisatrice. Avec Blink Twice, celle qui est aussi actrice, mannequin et chanteuse notamment réussit un joli coup. Un huis clos qui rappelle Glass Onion, mais sans l'humour déjanté, potache, trop lourd. Ici, le thriller de l'Américaine est aromatisé à l'humour absurde, avec la dose d'exagération qui convient et des répétitions qui fonctionnent assez bien.
On est secoués aussi par des changements de rythme, de ceux qui désarçonnent, mais qui sont étonnamment les bienvenus. Comme cette histoire de fauteuil rouge, déplacé tout au long du film, car personne n'a encore trouvé où le poser afin de le mettre correctement en valeur. Un souci de fauteuil, délicieusement absurde, mais pas débile pour autant, qui revient même dans certaines scènes oppressantes, stressantes, où on en oubliait presque de respirer, et où on finit par lâcher un petit gloussement nerveux.
Car dans cette satire façon thriller, ou l'inverse, l'ambiance est folle, géniale... et surtout très irréelle. On envierait presque cette bande de squatteurs, invités à boire, fumer, s'envoyer des cocktails explosifs et faire n'importe quoi sur l'île du richissime Slater King. Mais justement, cette fiesta interminable où personne ne sait quel jour on est, laisse place petit à petit à un malaise palpable, dense, qui donne envie de hurler et de rire à la fois. Un paradis qui tourne à l'enfer, un séjour de rêve qui vire au carnage sanglant, avec une pointe de grotesque.
Le film est aussi truffé de grosses punchlines. Dont une, particulièrement savoureuse et bien lancée, à celle qui demande de l'aide et qui se voit répondre:
L'humour intelligent, subtil et absurde de la réalisatrice, est par ailleurs démontré dès les premières secondes du film. Frida, l'un des personnages principaux, est assise sur les toilettes et scrolle sur Instagram. Pendant une seconde, sur son téléphone, on aperçoit un reel où un homme fait de la musculation en pantalon en cuir. Les fans l'auront reconnu, il s'agit de... Lenny Kravitz. Un joli clin d'œil à son artiste de père, que Zoë Kravitz aime titiller.
Pour le rôle du séduisant milliardaire, Zoë Kravitz a choisi de donner le job à Channing Tatum, qu'elle ne connaissait pas personnellement avant. Au fil des réécritures du scénario et des notes vocales échangées entre les deux stars, une idylle est née. Les deux sont tombés amoureux juste avant le début du tournage, un bon timing, car l'acteur arrive à être si répugnant, si dégueulasse, au fur et à mesure que le film avance, qu'on a un peu de mal à avoir envie de toucher l'acteur ne serait-ce qu'avec un bâton en tant que Slater King. Un sentiment de dégoût renforcé par la manière dont les protagonistes sont filmés, parfois de très près - là encore, rien à redire, les images sont non seulement sublimes, mais les plans sont aussi intelligents, soutiennent parfaitement le propos.
Mention spéciale également à la géniale Naomi Ackie, dans l'autre rôle principal. La comédienne britannique joue Frida, cette jeune serveuse qui rêve de se faire inviter sur l'île de Slater King. Avec Adria Arjona, qui incarne Sarah, une ancienne candidate de télé-réalité invitée elle aussi à cette fête sans fin, les deux femmes se lient d'amitié pour s'aider mutuellement à se sortir de ce pseudoparadis sordide.
Le film montre ainsi que lorsque les femmes s'allient, au lieu de se liguer les unes contre les autres «comme on me l'a appris», dixit Sarah, elles peuvent s'en sortir, et même renverser la vapeur.
Le film, co-écrit par Zoë Kravitz et E.T. Feigenbaum, est «100% inspiré de faits réels», mais sans que la trame ne soit basée sur un seul fait sordide. Dans une interview, Kravitz expliquait avoir ainsi pioché dans différentes histoires qui ont fait l'actualité, dans l'industrie du divertissement particulièrement. Un scénario, commencé avant #MeToo, que l'Américaine a adapté au fur et à mesure que les cas étaient dévoilés dans la presse.
Celle qui dit l'avoir réécrit «un million de fois» a expliqué encore, dans une interview avec Deadline, que le film était profondément influencé par ses propres expériences, «non seulement en tant que femme dans le monde du divertissement, mais aussi en tant que femme en général».
Pour elle, Blink Twice est un film nécessaire, car, malgré des avancées, un certain progrès dans le traitement des affaires #MeToo, le malaise subsiste. Le titre, qui signifie «clignez deux fois des yeux (si je suis en danger)» est un rappel de cette lourde réalité. Pour autant, le film n'est pas (trop) difficile à regarder. Outre l'aspect thriller avec une bonne dose d'humour, il met en avant un côté girl power qui fait du bien. «Ça se voit qu'il a été écrit par une femme», entendait-on en sortant du cinéma. Si vous le dites. Qu'on soit sensible ou non à cet aspect-là, et bien que la fin nous laisse un peu sur notre faim, on fonce le voir.
Blink Twice, de Zoë Kravitz, est sorti le 21 août dans les salles romandes.