Qui est ce critique ciné populaire, mais menacé de mort
«Qui es-tu pour oser parler de films?» En 2026, le cinéma reste encore (un peu) une chasse gardée. Alors que les nouveaux critiques musicaux et gastronomiques ont fait péter le cordon corporatiste en forçant le passage sur les réseaux sociaux, le grand écran résiste, protégé tacitement par les gardiens du savoir. En causer sur les réseaux sociaux, oui, mais pas tous et pas n’importe comment.
Or, ces dernières années, les spécialistes du ciné mais aussi de nombreux influenceurs semblent avoir une dent commune contre le même créateur de contenu français qui a vu récemment sa popularité exploser. Son pseudo? «Regelegorila», qui signifie «roi des gorilles» en roumain, son pays d’origine. Un blase que Riad, le vrai nom de ce Lillois de 28 ans, tire de son amour pour le King Kong de Peter Jackson sorti en 2005.
En mai 2026, «Redge» et son million d’abonnés sur les réseaux sociaux déboulent pour la première fois au Festival de Cannes. Celui qui s’est rapidement fait une réputation de sniper du cinéma n’a pas oublié de glisser sa verve provocatrice dans la valise et prend un malin plaisir à chauffer sa communauté à blanc.
Un exemple récent, parmi tant d’autres:
«Arrête également de nous les briser avec tes analyses à la con», lui répondra un internaute dans la foulée. Ce type d’échanges tendus est devenu le quotidien du jeune créateur, qui a su progressivement transformer sa passion pour le cinéma en véritable gagne-pain.
Si ses nombreuses prises de position sont si âprement combattues, c’est d’abord parce qu’on accuse «Regelegorila» d’être devenu le spécialiste du rage-baiting, une technique qui consiste à susciter rapidement l’indignation avec du contenu peu étayé et très clivant, histoire de masturber l’algorithme, créer de l’engagement et printer du cash, comme on dit.
Récemment, un format en particulier l’a transformé en boss final: juger le classement des films préférés d’autrui, armé d’arguments qui vont rarement plus loin que «oui, c’est bien», «non, c’est de la merde», à la manière du pouce létal de Jules César. Et tout le monde y passe, du quidam aux comédiens célèbres, en passant par les joueurs du PSG, comme dans cette vidéo publiée en fin d’année 2025, où il se montre volontairement très méchant.
Bien avant la naissance du redouté «Regelegorila», dévoiler ses films préférés a toujours été un acte délicat. Glisser un obscur et vieux long-métrage hongrois au sommet du podium sera considéré comme élitiste, à l’inverse, porter aux nues une vulgaire comédie avec Christian Clavier, c’est l’assurance d’écoper de rires moqueurs.
Autrement dit, si cette star française des réseaux n’a rien inventé, il a su en tirer profit avec une fraîcheur et un culot à saluer. Désormais, les célébrités et les influenceurs de tous bords vont jusqu’à publier leur top 10 rien que pour provoquer la fureur du César du cinoche et bénéficier, au passage, de son audience. Un brin masochiste? Bien sûr. Mais ça fait rager et marrer tout le monde. Ce qui revient plus ou moins au même, dans le radar de l’algorithme.
Son succès a commencé à titiller les médias traditionnels, surpris de voir ce passionné se faire démonter à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Tout récemment, Konbini lui a ouvert son «Vidéo-Club» et Brut lui a tendu le micro dans un long entretien.
Tous, avec le même objectif: savoir si celui qui fait trembler le cinéma français est aussi détestable qu’on le prétend. «Y a des gens qui vont te menacer de mort parce que tu n’as pas aimé Spiderman 12?», demande le journaliste de Brut. «Ouais, par exemple. Un jour y aura un fou, j’en sais rien. Mais je refuse de vivre dans la peur», répondra le principal intéressé, qui semble aussi inquiet qu’amusé des réactions extrêmes qu’il suscite.
On apprend, par exemple, que ses haters les plus endurants tentent de le faire taire par tous les moyens, allant jusqu’à essayer de «casser les partenariats» qu’il possède avec les marques. S’il assume son côté provoc’, il jure que son but est que «tout le monde parle de cinéma».
L’un des sujets qui le poursuivent depuis longtemps décolle d’ailleurs en marge d’Interstellar de Christopher Nolan pour atterrir dans la chronique sociétale. Le créateur de contenu soutenait notamment que c’est, selon lui, le film préféré de tout le monde et le plus «cité par les hommes» de sa génération. L’autre débat qui lui colle au train, celui de la noble VO face à la VF, qu’il exècre.
Sans compter que ses tacles sont désormais redoutés par les acteurs eux-mêmes. Dernièrement, l’actrice Anamaria Vartolomei avait tenu à préciser sur le plateau de Quotidien que Regelegorila considère qu’elle a été «très mauvaise dans presque tous les films que j'ai fait».
Le virage politique
Il aurait pu vivre de ses revenus issus de YouTube depuis 2019 déjà. En bon garçon, il a voulu terminer ses études en écogestion et vagabonder dans le (vrai) monde professionnel avant de se jeter à plein-temps sur internet. Un succès construit lentement (quinze ans de vidéos au compteur) qui permet à Regelegorila de déclarer 183 950 euros de chiffre d’affaires en 2025, dont 86 235 euros grâce aux partenariats.
Si certains le considèrent illégitime à causer de cinéma, force est de constater que le bougre est un bosseur, avec un minimum de cinq vidéos par semaine, sans compter les visions de presse et les heures passées sur Netflix à se taper le «mauvais» dernier épisode de la cinquième saison de Stranger Things, au lieu de fêter le Nouvel An avec ses potes.
Un agenda filmique qui ne l’empêche pas pour autant de s’égarer volontairement sur des sujets bien plus explosifs que son avis sur Full Phil, le dernier Quentin Dupieux avec l’acteur américain Woody Harrelson: la politique. «Regelegorila» se dit officiellement de centre-gauche, un socialiste plutôt libéral, le cul entre «le macronisme et les écolos».
Depuis peu, il semble plus proche de La France insoumise que du parti au pouvoir et ne s’en cache pas tant. Il tape fréquemment sur l’extrême droite, rebondit fréquemment sur l’information politique en général et, là encore, sans mâcher ses mots. Ce week-end, il a, par exemple, épinglé le rappeur Booba pour avoir partagé une vidéo de Marine Le Pen.
Un déclic récent? «Quand j’ai vu les centristes s’allier avec l’extrême droite. Pour moi, c’est un no go... J’ai la chance d’avoir une voix qui est écoutée, c’est un devoir de ne pas raconter n’importe quoi. Personnellement, l’avenir m’inquiète et j’aimerais être du bon côté de l’histoire», dit-il à Brut. Un engagement qui n’est manifestement pas sans conséquence:
Si le bientôt trentenaire aimante autant la toile, ce n’est pas seulement parce qu’il excelle dans le rage-baiting. Avec sa bouille de gaillard sympathique et accessible, son naturel et ses mots simples, il permet mine de rien à beaucoup d’internautes qui ne sont pas abonnés aux diatribes de Télérama ou Libé de se frayer un chemin dans la jungle plutôt dense des films qui sortent chaque semaine.
Il suffit d’ailleurs de naviguer quelques minutes sur son compte YouTube pour constater que le bonhomme est un vrai passionné de cinéma. Les jeunes peuvent y pêcher des infos, des critiques et de bonnes anecdotes de tournage sans avoir à rougir de ne pas être des cinéphiles agrées.
Petit bonus: se perdre dans les commentaires de ses vidéos est un divertissement au moins aussi piquant que sa verve provoc’, tant sa communauté raconte l’époque polarisée qui est la nôtre.
