Faire un footing avec Harry Styles a été la meilleure décision de la journée
Le nouvel album d’Harry Styles mesure 7,61 kilomètres. C’est la distance que l’on a parcourue ce vendredi matin pour écouter Kiss All The Time. Disco, occasionally de bout en bout. Et puisqu’il avait déjà dévoilé le premier single Aperture en janvier, on l’a utilisé pour se chauffer les ischiojambiers avant de réveiller le bitume.
Faire un footing avec Harry Styles a été la meilleure décision de la journée.
Non seulement le petit chouchou de la pop britannique termine désormais ses marathons en moins de 3 heures, mais ce disque étonnant a toutes les qualités pour être déballé en mini-shorts, à l’aube, quand le soleil ne parvient pas tout à fait à percer la brume de la fin de l’hiver.
Pour nous, soyons francs, ce fut une première rencontre de 42 minutes plus que des retrouvailles. C’est sans doute par snobisme que l’on n’a jamais posé une oreille franche sur la discographie de Harry Styles. Trop beau, trop sympa, trop smart, trop riche, trop célèbre, trop déconstruit, trop parfait. Bien sûr, il nous est arrivé de tomber sur As It Was ou Watermelon Sugar, mais sans vraiment avoir besoin de se souvenir qu’il en est le géniteur.
Et puis, ça tombe plutôt bien: en lisant The Guardian cette semaine, on a compris que ce nouvel album allait déconcerter ses fans de la première heure. De quoi titiller notre curiosité. Quand une star planétaire déroute ceux qui l’ont transformé en demi-dieu, c’est qu’elle a pris des risques. Qu’elle a refusé de ne suivre qu’une seule One Direction, décidé de partir dans tous les sens et de pirater le GPS.
Sur les bords d’un Léman aux paupières encore un peu collées, on se met en jambes avec American Girls. On pense immédiatement à Miley Cyrus quand elle avait dévoilé Flowers. Pas si étonnant, puisque c’est le même producteur qui est aux manettes, l’étonnant Tyler Johnson. Il y a du bonheur mélancolique dans ce nouvel Harry Styles. Une euphorie tout en sourdine.
Une liberté retrouvée.
Mais ce sera Ready, Steady, Go! qui va véritablement nous dérouiller les mollets. A 6h43, si tout le monde a le même soleil, l’aube est toujours déchirée entre les noceurs en fin de nuit et les early birds devant leur jus de gingembre-carotte. Le dance-floor de Harry Styles ressemble à la fois à une piste d’athlétisme abandonnée et une boule qui aurait perdu quelques facettes.
En avalant les premiers kilomètres, on a la même sensation qu’un employé de banque contraint d’enjamber une flaque de vomi avant de sauter dans le métro. C’est moite, sale, vaporeux, synthétique. Comme Billie Eilish sur Bad Guy, Harry fait mine de chuchoter d’une voix quasi robotique, alors qu’on a envie d’augmenter les BPM, au risque de se cramer.
Le petit copain de Zoë Kravitz prétend que Kiss All The Time. Disco, occasionally ressemble à «une longue introduction d’un journal intime». Foutaise. On ne comprend pas grand-chose. Loin d’être un livre ouvert comme une Taylor Swift, Styles aligne des mots qui n’ont de sens que pour lui. Tant mieux. Quand on dégoupille un album pour aller courir, on n’a pas tant envie de trébucher sur une racine à cause d’une confession trop évidente.
Pour cette même raison, le fait qu’il nous refuse le moindre tube populaire est une bouffée d’air. Sur le toit de la pop depuis plusieurs années déjà, Harry Styles aurait très bien pu ressentir le besoin (et la pression des cravatés de chez Sony Music) de revenir les oreilles décrottées, bien coiffé, bien fringué. Au lieu d’une collection de refrains taillés pour la radio, il a eu le courage de nous offrir une œuvre de 42 minutes que l’on n’a pas envie de découper en tranches.
A l’image de Season 2 Weight Loss, qui emprunte la poésie fiévreuse et la rythmique hantée de l’album Kid A de Radiohead, lorsque les Anglais avaient voulu faire oublier le succès beaucoup trop dodu de Creep. Croyez-le ou non, mais le batteur de Thom Yorke fait partie de la bande dans ce quatrième album de Harry Styles.
Plus que trois kilomètres. Au loin, le soleil commence à remporter la bataille matinale et l’album ouvre (un peu) les volets et brouille encore un peu plus les pistes. Dance No More est curieusement le morceau le plus dansant et Carla’s Song, dernière salve apaisée et bourrée de candeur, se révèle parfaite pour arrêter le chrono et s’éponger un front pas totalement noyé de sueur.
Ce 4e album, c’est comme si Ryan Gosling dans Drive avait troqué sa Chevrolet Chevelle Malibu de 1973 contre des Nike Alphafly 3, les baskets enfilées par Harry Styles quand il abandonne le micro le temps d’un marathon. La bande (très) originale d’un film qu’il a décidé de réalisé à son image.
Et si les fans sont sans doute un peu perdus à la première écoute, on ne se fait pas trop de souci: plus de 11 millions d’êtres humains ont essayé de choper des billets pour l’un des trente concerts que la star donnera au Madison Square Garden.
En déchaussant nos Nike, Spotify décide de lancer Berghain. Pas con. Harry Styles a eu presque autant de courage et d’audace que Rosalía sur son dernier album.
C’est une bonne période pour la musique, vous ne trouvez pas?
