Vincent Kucholl ne prend pas de risque? «Une critique un peu facile»
Dimanche soir, notre date de luxe fait très vite son choix. Deux huîtres pour secouer la glotte, avant de s’enjailler avec une volaille au vin jaune, accompagnée d’un généreux tressage de tagliatelle. Nous avions un plan foireux pour tirer les vers du nez à l’humoriste le plus populaire et introverti de Suisse romande: lui glisser des couverts entre les mains pour qu’il oublie (un peu) que tout ce qu’il dira sera publié dans un média.
Et quoi de mieux, pour causer d’Un spectacle de droite, qu’une vénérable brasserie lausannoise gorgée de cols blancs qui desserrent la cravate le temps d’un dîner à rallonge?
Oui, même Kucholl s’astreint au rituel de la promo. Quarante-huit heures plus tard, le Zurichois Reto Zenhäusern accueillera ses premières «victimes du consumérisme» au théâtre Boulimie avec son tout premier one-man-show, pour dix-neuf premières dates pourtant sold-out en quelques heures: «Bien sûr, ça fait plaisir de voir que le public est au rendez-vous. Mais je ressens encore plus cette obligation de ne pas décevoir», lâche-t-il en finissant sa bière, comme si les milliers de fidèles acquis au fil des ans pouvaient se retrouver déçus par un Vincent du jour au lendemain.
Fidèle à lui-même, l’artiste est à la fois conscient de son succès, effrayé par l’échec et paniqué à l’idée d’en dire ou d’en faire trop.
Un exemple? A la table d’à côté, un jeune, seul avec son smartphone sous le nez, mâche bruyamment la bouche ouverte. Ce sera suffisamment tape-à-l’œil pour interloquer le grand discret de cinquante piges. On le sait, Vincent Kucholl n’a jamais ressenti ni l’envie ni le besoin de montrer et d’ouvrir sa gueule une fois démaquillée.
Encore moins sur les réseaux sociaux. Un trait de caractère et une chance inédite en 2026, quand nombre de ses confrères semblent désormais contraints de faire marrer (et même réfléchir) leur communauté, entre une chronique radio et un passage sur scène.
Tout juste se souvient-il d’une petite pulsion et d’un vieux compte Tripadvisor anonyme avec lequel il dézinguera deux établissements en rentrant chez lui, après «deux très mauvaises expériences. Un jour, on nous a foutu dehors avant même qu’on entre dans le resto».
Un privilège qu’il doit aussi au fait que le duo qu’il forme avec «l’autre Vincent» est aussi âgé qu’Instagram et que le compte officiel «52 Minutes», mine de rien, fait très bien le service après-vente.
Une fois que les centaines de milliers de téléspectateurs éteignent leur poste le samedi soir, Vincent Kucholl ne passe pas ses soirées à branler l’algorithme. Il se réfugie auprès de sa famille, bouffe entre potes, bosse en équipe, lit la presse, consomme du late show américain. «J’adore Jimmy Kimmel, c’est divertissant, drôle, informatif et super bien synthétisé».
Un jeune boomer qui avance masqué pour décrypter l’actualité et recule son smartphone pour la lire. Il nous avouera tout de même avoir un jour commandé une petite valise grâce à une publicité intrusive. Un achat impulsif qu’il trimballe encore aujourd’hui: «Je l’avais avec moi il y a peu, quand je me suis isolé quelques heures dans un chouette hôtel de la région le temps d’apprendre mon texte». Il faut dire que sous le costume emblématique du connard de droite, Reto Zenhäusern va devoir recracher septante-cinq minutes de conférence.
Et, cette fois, sans les relances du célèbre comparse et cette solide alchimie, longtemps considérées comme indispensables à la folie et à l’aplomb de ses personnages.
Kucholl en solo? Oui, mais pas tout seul et encore moins en terre inconnue. On lui avoue d’ailleurs que, sous les traits d’un Reto Zenhäusern qui n’est plus à présenter et avec l’ami Veillon à la mise en scène et à la production artistique, il faudra peut-être batailler sec pour convaincre la Suisse romande que Vincent Kucholl prend des risques. Un filet de sécurité qui n’empêche pas le vieux briscard de l’humour de considérer cette aventure comme un «grand saut» personnel.
Ça fait déjà un moment que Vincent Kucholl rêve de se «démerder», mais il a fallu quelques impulsions extérieures et des brainstormings pour que l’envie se transforme enfin en projet. Reto Zenhäusern, lui, n’a en revanche jamais eu de concurrence au moment de choisir la star qui incarnerait cette aventure: «Un ami humoriste me l’a suggéré il y a quelques années. Reto a l’avantage de pouvoir s’exprimer sur de nombreux sujets de société. Il a un spectre beaucoup étendu que celui du prof lausannois, Julien Bovey, par exemple».
Cet investisseur zurichois, jouisseur, privilégié, moqueur et fringué comme Donald Trump, est aussi suffisamment «sûr de lui» pour se permettre une liberté de ton et d’opinion quasi infinie. Même si Un spectacle de droite n’en est pas vraiment un. «Le titre est une petite provocation. Cette conférence cible avant tout la société consumériste, obsédée par le profit et le pouvoir, dans laquelle on a tous une part de responsabilité, moi le premier». En vrac? La pauvreté, le travail, l’industrie du luxe, les inégalités et même l’état de la démocratie.
Comme Reto, Vincent a réussi dans la vie. Sans le costume de Wall Street, mais avec des perruques et des accents. Alors que la volaille arrive à table, on lui demande si l’argent et le succès ont modifié les valeurs ou les opinions politiques de l’artiste. «Non. Le moment clé de ma vie, c’est quand j’ai terminé mes études de théâtre.»
Au quotidien, il se décrit volontiers comme un «libéral humaniste» qui supporte mal l’opportunisme et préfère les opinions «construites plutôt que vomies». Au boulot, Kucholl adore s’installer au centre pour pouvoir pointer les incohérences et les absurdités des deux côtés de l’échiquier politique.
Que certains considèrent parfois qu’il ne se mouille pas ne lui fait d’ailleurs «ni chaud ni froid»: «J’entends cette critique depuis le début. Mais j’aime ce masque et ce recul, j’aime le jeu, j’aime décrypter la société par la fiction. C’est en phase avec ce que je suis au plus profond de moi et la manière avec laquelle je veux faire mon travail».
Sans oublier ce petit côté protestant qui lui joue parfois des tours, horrifié à l’idée que l’on puisse penser qu’il se la pète, même s’il aime «profiter un peu de la vie». Sans surprise, sa vision d’un coup de folie se résume à séjourner «dans un très bel hôtel parisien qui a une histoire». On est loin des yachts de deux kilomètres de long à Dubaï et de la jouissance sans limite de Reto Zenhäusern. De jolies vacances et de bonnes bouffes, voilà tout.
D’ailleurs, c’est quoi un plat typiquement de droite? Après avoir balancé «la blanquette», il se ravisera pour en faire une spécialité de gauche, «parce que c’est abordable et que ça demande du travail»: «Politiquement, je dirais que tout ce qui est viandard, à notre époque, est de droite».
Un viandard, Kucholl?
Quinze ans après avoir décapsulé 120 secondes sur les ondes du service public, d’abord en slibard et au bout du fil depuis chez lui, avant de dégainer les perruques, Vincent Kucholl s’apprête donc à «se démerder» tout seul sur scène.
Au moment d’attaquer le dessert, une île flottante, on comprend à quel point la star romande aime son métier avec la même rigueur et ferveur qu’en 2012, lorsque Reto Zenhäusern, alors cadre dirigeant chez Novartis, débarquait pour la première fois sur les ondes de Couleur 3.
