Se réapproprier des projets cinématographiques pour en faire une série, l'idée est de plus en plus empruntée par de nombreuses plateformes. On peut rappeler l'adaptation d'Entretien avec un vampire ou encore Liaison fatale.
La majorité du temps, le récit s'étire et le reste s'effondre dans le terne. Pour Présumé innocent, nouvelle mouture d'un film réalisé en 1990 avec Harrison Ford dans le rôle-titre, cette crainte s'évapore rapidement.
La série pondue par David E. Kelley, maestro du genre avec des productions telles que Big Little Lies ou encore The Undoing, dessine la vie d'un procureur adjoint de Chicago, Rusty Sabic (Jake Gyllenhaal), accusé du meurtre de sa collègue Carolyn Polhemus (Renate Reinsve). L'histoire nous apprendra rapidement que les deux entretenaient une liaison passionnelle et que Rusty était accro à Carolyn.
Si vous êtes fada du film de 1990, qui rappelons-le, est adapté d'un best-seller de Scott Turow paru en 1987, vous y verrez quelques modifications. Mineures. De petites retouches, pour adapter l'histoire à notre époque.
Mais l'addition de ces modifications du récit crée la machine infernale qui s'enclenchera autour de Rusty, cet homme marié à Barbara (Ruth Negga), père de deux enfants, Jaden (Chase Infiniti) et Kyle (Kingston Rumi Southwick). La grande lessive morale et psychologique avalera le bonhomme pour le recracher et le jeter en première ligne pour se faire fusiller par l'opinion publique.
On y retrouve des points similaires à Defending Jacob, excellente série diffusée sur Apple TV+ en 2020. On y retrouve le même ingrédient: un homme empêtré dans un milieu qu'il connaît sur le bout des doigts et qui lui tombe dessus. Présumé innocent boxe dans la même catégorie et décoche elle aussi des uppercuts.
C'est à présent une chute inexorable, lente, parfois proche du KO technique, d'un procureur soutenu par les siens à bout de bras. L'emballement du système judiciaire, enserrant Rusty dans une foule de tourments, démarque un homme en mode survie, suffoquant en tentant de prouver son innocence. Et cela passe par une mémoire mutilée par la tristesse, un défilé de flash-back de clichés de Carolyn gravés sur l'hippocampe.
Derrière la caméra, Greg Yaitanes et Anne Sewitsky insufflent une palette de couleurs qui amplifie cette sensation lourde et mélancolique dans laquelle végètent Rusty et tout son entourage. Tout comme la famille, le procureur de district Raymond Horgan (Bill Camp), le patron du malheureux Rusty, subit de plein fouet la descente infernale.
Présumé innocent installe différentes luttes à plusieurs niveaux nimbées de conflit politico-interne. La véritable friction réside dans la rivalité professionnelle entre Sabich et le procureur adjoint Tommy Molto (l'impeccable Peter Sarsgaard). Animé par une vendetta qui remonte à longtemps, Tommy est chargé de l'affaire par le nouveau procureur Nico Della Guardia (OT Fagbenle).
Les détails et les indices glissent lentement et s'insèrent dans le récit. Une méthode qui infuse le purgatoire de Rusty.
David E. Kelley, Mozart des thrillers judiciaires, nous oblige à nous questionner, à remettre en cause la prétendue innocence du personnage campé par Jake Gyllenhaal: ses décisions hâtives et nuisibles, ses actions (stupides) qui peuvent parfois déconcerter. Rusty fonctionne en réaction, acculé par les événements et cette passion charnelle qu'il peine à étouffer.
En prime, Kelley distille le mystère d'un meurtre transplanté à différentes intrigues juridiques, sans jamais engourdir la bonne marche du récit, offrant une belle marge de manoeuvre à son casting pour incarner cette enquête aux multiples visages. Un terrain de jeu que Gyllenhaal foule avec entrain; l'acteur américain sort le grand jeu, pulse l'inconfort et la solitude inhérente à une telle affaire. Un isolement psychologique que Ruth Negga empoigne à merveille également, catapultée dans l'hostilité du jugement public à travers son mari. C'est une nouvelle approche comparée au film de 1990, voulue par Kelley, qui dégage une place importante au personnage de Barbara.
Des palpitations qui pénètrent une série à l'ambiance incertaine où les épisodes s'empilent sur un rythme soutenu et évitant les fausses notes. Une réussite qui prend la forme de hit sériel de l'été.
Les deux premiers épisodes de Présumé innocent seront diffusés sur Apple TV+ le 12 juin, suivis de nouveaux épisodes chaque semaine.