«Il y a un déficit de notoriété suisse»: Le boss du Montreux Comedy se confie
A quoi ressemble le paysage de l’humour romand en 2026?
Grégoire Furrer: Il s’est énormément développé par rapport à l’époque où j’ai créé le festival. Dans les années 1990, nous n’avions que deux ou trois comédiens qui se couraient après, sans même se définir comme humoristes ou stand-uppers. Aujourd’hui, l’humour est devenu un art majeur: c’est le rock’n’roll des années 1980.
C’est-à-dire?
Un jeune peut désormais s’exprimer par le rire comme il l’aurait fait autrefois par la musique, pour dénoncer des choses ou simplement faire passer ses idées. Les formats ont eux aussi beaucoup évolué. De nombreux artistes lancent leur carrière avec des passages courts de 7 ou 8 minutes dans les comedy clubs. C’est un véritable appel d’air:
Avec le digital, les carrières débutent carrément à domicile…
Ça, c’est l’autre évolution cruciale. A l’époque, on mettait des années à mettre les choses en place, il fallait absolument passer par la télévision. Aujourd’hui, on démarre tout de suite en créant une communauté sur Instagram, et très vite, on peut disposer d’un public qui remplit les salles. Cette autonomie, c'est une petite révolution.
Ça a dû vous faciliter la tâche pour dénicher les talents?
Pas vraiment. Ce n’est pas plus facile, c’est différent. Aujourd’hui, il est devenu impossible de tout voir. Plusieurs artistes programmés cette année m’ont d’ailleurs été recommandés par des têtes d’affiche ou par mon équipe, sans que je ne les aie vus sur scène avant. Avant, le repérage se faisait dans les cafés-théâtres. Désormais, certains talents explosent sur les réseaux sociaux sans passer par la scène et remplissent directement un Zénith. Vous pouvez totalement passer à côté et rater l’opportunité de créer du lien avec eux.
L’effet TikTok, en somme…
Oui, mais le vrai juge de paix demeure la billetterie. Des humoristes qui remplissent des Zéniths restent parfois totalement inconnus du grand public. Autour d’une table, une personne sera une fan absolue, tandis que ses quatre amis n’en auront jamais entendu parler. C’est à l’opposé de figures comme Gad Elmaleh ou Florence Foresti. Le grand défi pour ces stars du Web, c'est de sortir de leur bulle. D’où l’importance d’un festival comme Montreux Comedy:
Il y a de plus en plus de talents suisses qui s’exportent hors des frontières. Quelle place pour un festival local dans ce contexte?
Le mot «local» ne s’applique pas à Montreux! Notre rendez-vous est le tout premier festival d’humour de la francophonie. C’est ce qui n’a pas toujours été compris en Suisse: ma mission de directeur, c’est de porter un événement d’envergure internationale. J’invite des artistes repérés aussi bien à Abidjan qu’à Montréal, en passant par la France, l’Algérie ou le Congo. Nous offrons un véritable foisonnement culturel francophone. Et les chiffres le prouvent: avec 9 millions d’abonnés sur nos réseaux - plus qu’aucun humoriste suisse - et un milliard de vues par an, le rayonnement est indiscutable.
Et comment les artistes suisses peuvent-ils en bénéficier?
Ce que je dis aux talents locaux, c’est de profiter du festival comme d’un tremplin pour se faire connaître auprès du milieu - ce qu’ils font d'ailleurs très bien! Mais de manière générale, l’humoriste suisse souffre encore d’un vrai déficit de notoriété à l’échelle de la francophonie…
Expliquez-nous ça…
Je vous donne un exemple: si je demande à un humoriste français de me citer des confrères suisses qu’il aimerait voir, il me nommera des visages qu’il connaît déjà. Il va me parler de Thomas Wiesel, Marina Rollman, Yann Marguet, ou encore d'Alexandre Kominek. Point. C’est-à-dire des artistes qui ont déjà réussi à se faire une place à Paris. En revanche, il ne connaîtra pas forcément un Blaise Bersinger ou un Nathanaël Rochat.
Beaucoup d’artistes suisses ne montent pas à Paris, tout simplement parce qu’ils n’en ressentent pas le besoin pour travailler. Et c’est exactement le même phénomène pour la Belgique.
Il y a donc un centre et une périphérie…
C’est exact. Aujourd’hui, dans le milieu de l’humour, il n’y a plus un seul centre, mais des pôles multiples qui se sont créés. La Suisse en est un petit, aux côtés de Marseille, Nantes, la Belgique ou le Canada. Cela dit, il faut reconnaître que la capitale de cet art demeure Paris. Cela restera le cas encore longtemps: tout comme pour le cinéma ou la littérature, n’importe quel comédien qui rêve d’une grande carrière finit par monter à Paris. Les humoristes helvétiques ont donc tout intérêt à faire des allers-retours avec Paris pour y développer leur marque, sans pour autant se couper de la Suisse - ne serait-ce que pour des raisons financières.
Vous avez beaucoup dans votre gamelle en cette fin d’année. Le festival approche, mais juste avant se tiendra le premier Forum de l’Humour, les 10 et 11 novembre. De quoi s’agit-il?
C’est une initiative née du Montreux Comedy avec l’Union Romande de l’Humour, une jeune association faîtière, et en partenariat avec le Pavillon Naftule, une structure basée à Ouchy qui programme énormément d’artistes suisses. Cette démarche témoigne d’un véritable changement de paradigme et d’une réelle volonté de collaborer au sein du milieu.
De quoi vient ce changement?
L’humour est un art neuf, connecté à la jeunesse et ultra-compatible avec le numérique. Comme tout cela est très récent, le secteur manque encore de structuration et parfois de dialogue avec les pouvoirs publics ou les grandes institutions. Pour pouvoir dégager des tendances propres à l’ensemble des acteurs de la filière, il nous semblait essentiel de créer un temps d’échange pour aborder nos thématiques communes.
Quelles thématiques, par exemple?
La question de l’exportation de l’humour suisse aura une place centrale. Il y a un vrai sujet chez nous: on sait soutenir la musique ou le cinéma pour passer les frontières, mais dans notre secteur, c’est encore balbutiant. Autre enjeu majeur: la politique culturelle. Il y a cinq ans, Nuria Gorrite déclarait que l’humour était un genre méritant un soutien de l’Etat. C’était une prise de position très novatrice. Désormais, il faut que les acteurs du terrain et les pouvoirs publics discutent concrètement des moyens à déployer.
C’est une grande démarche…
La reconnaissance et la valorisation de notre branche sont cruciales. A l'image du hip-hop francophone qui a créé sa cérémonie des Flammes à Paris, ce forum doit permettre d’acter l’avènement de l’humour en Suisse et de lui donner toute la visibilité qu'il mérite.
En 2025, Yoann Provenzano avait pointé du doigt le festival, regrettant que les talents locaux ne soient pas assez mis en avant au Montreux Comedy. Est-ce que cette polémique a eu un impact, un an après?
Oui, il y a eu un impact. Déjà, je tiens à rappeler que Yoann et moi, nous sommes appelés le jour même. Je ne lui en veux pas du tout et nous avons largement discuté du problème ensemble. Si je dois citer une conséquence directe, c’est la mise en place, avec l’Union Romande de l’Humour, d’un objectif d’avoir 10% d’artistes suisses au festival. Cet accord-cadre est entré en vigueur en 2026.
L’idée est de se serrer les coudes et de s’entraider pour trouver le bon talent suisse qui correspondra à notre ligne éditoriale.
Au sujet de la polémique 👇
D’autres éléments innovants cette année?
Nous avons également créé une soirée 100% suisse durant le festival, baptisée Transgres-Suisse, qui se tiendra à Beaulieu le 20 novembre. L’idée, qui germe depuis un bon moment, est de faire connaître nos talents locaux et de les promouvoir auprès de l’écosystème francophone.
Dans le communiqué, Transgres-Suisse promet du lourd: «c’est la soirée où tout explose, pendant une heure, tout le monde en prend pour son grade.»
Il y aura neuf artistes, tous Suisses à l’exception d'un Français, Tristan Lucas. Il aura la mission extrêmement difficile de se moquer de la Suisse. Ce sera un pur moment de «roast», comme aux Etats-Unis. C’est une discipline du stand-up qu'on peut comparer à un battle de rap, mais qui a encore du mal à s’implanter dans la francophonie.
Pourquoi?
Nous n’avons pas cette même culture de l’attaque et de la moquerie. Les «roasts» n’ont jamais vraiment pris en Europe jusqu’ici. Nous préparons le terrain pour cette tendance, mais de façon très légère et rigolote. J’espère que le public suivra, mais j’ai bon espoir!
Pour finir, comment définissez-vous la ligne éditoriale du Montreux Comedy 2026?
On reste fidèles à notre crédo: dénicher les nouveaux patrons de l’humour. Ce sont ces artistes qu’on ne connaît peut-être pas encore aujourd’hui, mais qui façonneront le paysage de l’humour dans les dix prochaines années. Nous étions les premiers à programmer Paul Mirabel, Artus ou Jérémy Ferrari. Tous sont devenus des stars incontournables, mais leur première grande scène, c’était Montreux!
Et cette année?
Nous aurons par exemple Yann Guillarme, de plus en plus présent à la télé, ou Meryem Benoua, qui est bien partie pour durer. Montreux, c’est aussi donner la parole à des figures plus clivantes comme Edgar-Yves, et surtout provoquer des rencontres inédites. Pour la soirée de clôture, nous réunissons Bertrand Usclat (De la Comédie-Française), et Michaël Gregorio, un véritable showman et imitateur hors pair. Sur le papier, ce sont deux univers diamétralement opposés qui vont créer un spectacle ensemble. Et ça, c’est une expérience que vous ne verrez nulle part ailleurs qu’à Montreux!
