Ce vignoble romand n'aurait jamais dû exister
On la remarque à peine, discrète, noyée au milieu des hectares de vignes auxquelles pendent, pour quelques jours encore, des grappes lourdes et abondantes. Une bâtisse de pierres coquette, adossée à la roche, exposée plein sud, qui semble à la fois protégée et menacée par la montagne qui la domine. Tout est calme. Seul résonne au loin le «clic clic» tranquille et méthodique des sécateurs. Les vendanges battent leur plein.
Bienvenue au Clos du Rocher, l'une des dizaines de caves et domaines du Chablais vaudois. Un vignoble particulier qui n'aurait jamais dû exister.
Alors que l'oenologue Léonard Pfister, chargé de la vinification, nous conduit à travers les ceps de Chasselas, de Merlot, de Syrah, de Cabernet Sauvignon ou de Doral qui roupillent sous le soleil de la fin du mois d'août, difficile d'imaginer la catastrophe à laquelle le Clos du Rocher doit son existence.
Le 4 mars 1584, après une série de secousses sismiques, une masse de boue et de roches se détache et dévale en direction d’Yvorne. Une partie du village et de son voisin, Corbeyrier, se retrouvent ensevelies, faisant, selon les estimations actuelles, plus de 300 morts.
Un chaos géologique qui se révélera pourtant une bénédiction pour la vigne, en déposant une énorme quantité de matériaux rocheux sur le coteau.
Ajoutez à cela une exposition plein sud et une protection naturelle contre les vents frais, et vous obtenez des conditions particulièrement favorables au Chasselas, qui constitue la majeure partie du domaine.
L'homme providentiel
Le Clos du Rocher proprement dit apparaît toutefois bien après la catastrophe. Au début du 19e siècle, un passionné de vin originaire de La Tour-de-Peilz, Aimé-Benjamin Mégroz, tombe sous le charme de cette pente rocailleuse à proximité d’Yvorne et entreprend à la force de ses bras d’en faire un vignoble, en construisant quelque deux kilomètres de murs pour contenir ses vignes.
Entre 1825 et 1830, le terrain, jusque-là couvert de rochers et de broussailles, se retrouve profondément remodelé. On construit de grandes terrasses soutenues par des murs de pierre, afin de pouvoir y planter la vigne.
Quelques années plus tard, en 1836, la bâtisse du Clos - et, surtout, ses caves - émergent au milieu des ceps. Des caves toujours en exploitation, près de deux siècles plus tard.
Un terroir très particulier
Deux cents ans après la fondation du vignoble, qui forme aujourd’hui un ensemble de 10 hectares de vignes d’un seul tenant, son terroir continue de conférer à ses vins un goût singulier. En y plongeant le nez, puis les lèvres, difficile de ne pas songer aux tonnes de roche qui dorment sous les ceps. Dans le verre, le blanc se révèle frais, délicat, subtil et très minéral, entre fleurs blanches, agrumes et une légère touche saline à la fin.
Une autre particularité du blanc, à dominante de Chasselas, tient à sa capacité de vieillissement: les vieux Yvorne peuvent évoluer pendant des décennies et se conserver plus de 30 ans - pour preuve, Léonard Pfister nous fait notamment découvrir un millésime 1990 qui a conservé tout son panache.
Notre coup de cœur sera toutefois un Chasselas millésime 2001, particulièrement fruité et savoureux. Sans oublier le vin doux du Clos du Rocher, élaboré exclusivement à partir de Doral, un cépage suisse relativement rare issu d’un croisement entre Chasselas et Chardonnay. Pour ce nectar, les raisins ne sont pas récoltés lors des vendanges classiques: ils restent sur pied jusqu’en décembre, où ils se déshydratent progressivement.
Alors que le millésime 2025 commence tout juste à être commercialisé, celui de 2026 s'annonce plutôt prometteur, marqué par une maturité très précoce, en raison de la sécheresse et des vagues de chaleur à répétition qui ont marqué l'été.
Si la canicule n'a pas constitué un gros problème pour les vendanges cette année, c'est le manque d'eau qui s'est avéré le principal défi pour le vigneron Martin Suardet, qui bichonne les vignes depuis 2019, à la suite de son père Jean-Daniel.
Si la sécheresse a donné des grains plus petits et devrait réduire les volumes, notre guide du jour est formel: les raisins étant excellents, la vinification demandera moins de travail, assure Léonard Pfister avec modestie.
Avant le travail des vignerons, il y a surtout celui de la montagne. Une drôle de revanche sur la catastrophe de 1584, dont les cicatrices confèrent désormais au Chasselas, au Merlot ou à la Syrah une grande partie de leur caractère.
Et tandis que les sécateurs poursuivent leur «clic clic» entre les rangs, les petites grappes du millésime 2026 rejoignent peu à peu les caves bâties en 1836. La montagne, elle, veille sur le domaine. A la fois protectrice et menaçante.
