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Vaud

Le vignoble du Clos du Rocher n'aurait jamais dû exister

Le domaine viticole du Clos du Rocher, à Yvorne, dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe.
Le domaine viticole du Clos du Rocher, à Yvorne, dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est né d’une catastrophe naturelle il y a près de 500 ans.image: fred valet

Ce vignoble romand n'aurait jamais dû exister

Né indirectement d'une catastrophe, le Clos du Rocher, à Yvorne (VD) fête ses 200 ans. L'occasion d'aller se perdre dans les vignes et de goûter aux vins singuliers de ce domaine improbable. Reportage.
29.08.2026, 06:5829.08.2026, 06:58

On la remarque à peine, discrète, noyée au milieu des hectares de vignes auxquelles pendent, pour quelques jours encore, des grappes lourdes et abondantes. Une bâtisse de pierres coquette, adossée à la roche, exposée plein sud, qui semble à la fois protégée et menacée par la montagne qui la domine. Tout est calme. Seul résonne au loin le «clic clic» tranquille et méthodique des sécateurs. Les vendanges battent leur plein.

Bienvenue au Clos du Rocher, l'une des dizaines de caves et domaines du Chablais vaudois. Un vignoble particulier qui n'aurait jamais dû exister.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle.
Les terrasses à flanc de montagne qui domine le Clos du Rocher.image: marine brunner

Alors que l'oenologue Léonard Pfister, chargé de la vinification, nous conduit à travers les ceps de Chasselas, de Merlot, de Syrah, de Cabernet Sauvignon ou de Doral qui roupillent sous le soleil de la fin du mois d'août, difficile d'imaginer la catastrophe à laquelle le Clos du Rocher doit son existence.

Le 4 mars 1584, après une série de secousses sismiques, une masse de boue et de roches se détache et dévale en direction d’Yvorne. Une partie du village et de son voisin, Corbeyrier, se retrouvent ensevelies, faisant, selon les estimations actuelles, plus de 300 morts.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle.
Si la majorité du vignoble est plantée de Chasselas, on y cultive aussi du Doral, du Merlot, de la Syrah et du Cabernet Sauvignon pour le rouge.image: fred valet

Un chaos géologique qui se révélera pourtant une bénédiction pour la vigne, en déposant une énorme quantité de matériaux rocheux sur le coteau.

«Ce terrain caillouteux, sec, graveleux, perméable, très drainant et très calcaire est un terreau parfait»
Léonard Pfister

Ajoutez à cela une exposition plein sud et une protection naturelle contre les vents frais, et vous obtenez des conditions particulièrement favorables au Chasselas, qui constitue la majeure partie du domaine.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle
Léonard Pfister est l'oenologue du Clos du Rocher.image: fred valet

L'homme providentiel

Le Clos du Rocher proprement dit apparaît toutefois bien après la catastrophe. Au début du 19e siècle, un passionné de vin originaire de La Tour-de-Peilz, Aimé-Benjamin Mégroz, tombe sous le charme de cette pente rocailleuse à proximité d’Yvorne et entreprend à la force de ses bras d’en faire un vignoble, en construisant quelque deux kilomètres de murs pour contenir ses vignes.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle.
Ces terrasses fêtent actuellement leurs 200 ans.image: marine brunner

Entre 1825 et 1830, le terrain, jusque-là couvert de rochers et de broussailles, se retrouve profondément remodelé. On construit de grandes terrasses soutenues par des murs de pierre, afin de pouvoir y planter la vigne.

Quelques années plus tard, en 1836, la bâtisse du Clos - et, surtout, ses caves - émergent au milieu des ceps. Des caves toujours en exploitation, près de deux siècles plus tard.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle
Les tonneaux peuvent servir pendant des décennies. image: fred valet

Un terroir très particulier

Deux cents ans après la fondation du vignoble, qui forme aujourd’hui un ensemble de 10 hectares de vignes d’un seul tenant, son terroir continue de conférer à ses vins un goût singulier. En y plongeant le nez, puis les lèvres, difficile de ne pas songer aux tonnes de roche qui dorment sous les ceps. Dans le verre, le blanc se révèle frais, délicat, subtil et très minéral, entre fleurs blanches, agrumes et une légère touche saline à la fin.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle.
Le domaine se divise entre terrasses et vignes en pente douce.image: fred valet

Une autre particularité du blanc, à dominante de Chasselas, tient à sa capacité de vieillissement: les vieux Yvorne peuvent évoluer pendant des décennies et se conserver plus de 30 ans - pour preuve, Léonard Pfister nous fait notamment découvrir un millésime 1990 qui a conservé tout son panache.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle
Contrairement à la légende tenace qui veut que le Chasselas vieillisse mal, certains grands crus du Clos du Rocher peuvent se conserver des années. image: fred valet

Notre coup de cœur sera toutefois un Chasselas millésime 2001, particulièrement fruité et savoureux. Sans oublier le vin doux du Clos du Rocher, élaboré exclusivement à partir de Doral, un cépage suisse relativement rare issu d’un croisement entre Chasselas et Chardonnay. Pour ce nectar, les raisins ne sont pas récoltés lors des vendanges classiques: ils restent sur pied jusqu’en décembre, où ils se déshydratent progressivement.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle
Une curiosité du domaine: son Doral, cépage suisse né du croisement entre Chasselas et Chardonnay.image: fred valet

Alors que le millésime 2025 commence tout juste à être commercialisé, celui de 2026 s'annonce plutôt prometteur, marqué par une maturité très précoce, en raison de la sécheresse et des vagues de chaleur à répétition qui ont marqué l'été.

Le Clos du Rocher, à Yvorne dans le Chablais vaudois, a une histoire assez spectaculaire: son terroir est indirectement né d’une catastrophe naturelle
La plus vieille bouteille conservée dans les caves du Clos du Rocher date de 1973.image: watson

Si la canicule n'a pas constitué un gros problème pour les vendanges cette année, c'est le manque d'eau qui s'est avéré le principal défi pour le vigneron Martin Suardet, qui bichonne les vignes depuis 2019, à la suite de son père Jean-Daniel.

Si la sécheresse a donné des grains plus petits et devrait réduire les volumes, notre guide du jour est formel: les raisins étant excellents, la vinification demandera moins de travail, assure Léonard Pfister avec modestie.

«La qualité se fait à la vigne, puis on l'accompagne à la cave»
Léonard Pfister, œnologue

Avant le travail des vignerons, il y a surtout celui de la montagne. Une drôle de revanche sur la catastrophe de 1584, dont les cicatrices confèrent désormais au Chasselas, au Merlot ou à la Syrah une grande partie de leur caractère.

Et tandis que les sécateurs poursuivent leur «clic clic» entre les rangs, les petites grappes du millésime 2026 rejoignent peu à peu les caves bâties en 1836. La montagne, elle, veille sur le domaine. A la fois protectrice et menaçante.

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