Son nom ne vous dit peut-être rien, mais son accoutrement fait toujours fureur à Halloween. Le 6 janvier 2021, Jacob Chansley est l'un des trente premiers supporters MAGA à entrer par effraction dans le nid de la plus puissante démocratie du monde. Visage en fanion, torse tatoué, cornes et poils de bisons sur le crâne, l'homme va se ruer jusqu'au bureau du vice-président, ce «traître», pour y abandonner une menace écrite.
Le lendemain, Mike Pence s'était résolu à certifier la victoire de Joe Biden, malgré la pression exercée par Donald Trump. Jacob Chansley, apôtre Qanon, pourvoyeur de théories farfelues et supporter aguerri du milliardaire de Mar-a-Lago, ignorait sans doute que sa menace, gorgée de rancœurs, allait définir la politique américaine pour la décennie à venir. Quatre ans plus tard, ce lundi 6 janvier 2025, Donald Trump est de retour sur les lieux du crime, à Washington, pour y être certifié président par le Congrès et son ancienne adversaire, la vice-présidente Kamala Harris.
De l'eau a coulé sous les ponts. Et des bulletins de vote ont fait parler les urnes. Donald Trump, qui n'a jamais accepté sa défaite en 2020, a droit à une passation de pouvoir pacifique.
Un comble, diraient certains.
Pour Joe Biden et sa vice-présidente, c'est le prix à payer pour tenter de maintenir les us démocratiques en bonne santé. Si Jacob Chansley est sorti de prison, il refuse toujours de plaider coupable. En ce qui le concerne, et comme il l'écrivait en janvier 2021, la justice est passée. Après trois ans et demi derrière les barreaux, l'émeutier ascendant chaman doit encore se taper une liberté surveillée de dix-huit mois avant de pouvoir souffler.
Mais Jacob compte désormais sur la promesse de son gourou MAGA pour être gracié. Bien qu'il n'ait pas été accusé de violences, la justice en avait ouvertement fait un exemple parce qu'il est devenu «le visage de l'assaut».
Aujourd'hui encore, l'homme nie tout en bloc et persiste à dire que Donald Trump a tout entrepris pour que les manifestations «se déroulent dans le calme».
En quatre petites années, le «visage de l'assaut du Capitole» est devenu l'emblème de la remontada de Donald Trump. Et la potentielle grâce du chaman Qanon participera peut-être à la réécriture de l'agression la plus physique et symbolique contre la démocratie américaine.
Joe Biden, quelques jours avant de raccrocher, a bien compris que l'assaut du Capitole a de bonnes chances de sombrer dans les marges de l'histoire. C'est en ce sens qu'il a pris la parole, dimanche, pour tenter de rappeler que Donald Trump a été une «menace pour la démocratie» et qu'il ne «faut pas faire comme si rien ne s'était passé». Une mise en garde omniprésente, que Joe Biden avait fourrée au cœur de la campagne démocrate, mais qui n'a pas suffisamment inquiété l'électorat américain pour écarter la menace de la Maison-Blanche.
La population a-t-elle été gavée par le 6 janvier 2021? Plusieurs études semblent le confirmer.
Il faut dire que Donald Trump a, lui aussi, beaucoup évoqué cette violente passation de pouvoir durant sa campagne, mais en brandissant l'idée de la vengeance. En affirmant qu'une victoire face à Kamala Harris avait de quoi réparer ce qu'il considère encore comme une «injustice» et une attaque de «l'Etat profond corrompu». Mais l'absolution potentielle de Jacob Chansley et la fatigue informationnelle des citoyens américains ne sont pas les seuls ennemis de la mémoire collective.
Le plus important, enfin: la justice américaine a manqué de temps et de preuves pour juger et condamner Donald Trump. Il y a quatre ans, le DOJ lançait l'une des plus grandes enquêtes de son histoire, persuadé que le milliardaire avait eu des contacts avec les Proud Boys, juste avant l'assaut du Capitole. Si le chef de cette faction extrémiste purge désormais 22 ans de prison pour sédition, la plus lourde peine liée à l'émeute du 6 janvier, les procureurs n'ont jamais réussi à confirmer le lien qu'il entretenait avec Trump.
Alors que l'on pouvait imaginer le candidat républicain stoppé net dans son élan politique par l'assiduité du procureur spécial Jack Smith, les accusations de fraude contre les Etats-Unis et de tentative de renversement de l’élection de 2020 se verront très vite balayées par les astuces du clam Trump et l'heure qui tourne à toute vitesse. Car la stratégie du milliardaire MAGA, qui a toujours consisté à freiner suffisamment les procédures pour s'en remettre à l'avis des citoyens américains, s'est avérée payante. Alors que certaines voix anonymes au sein du DOJ évoquent une enquête qui s'est «égarée», les urnes ont donné raison à Donald Trump.
En élisant Donald Trump le 5 novembre dernier, une majorité d'Américains semble avoir décidé de se foutre de ce coup de canif dans le nid démocratique. Puisque le futur président des Etats-Unis n'a jamais pu être officiellement accusé d'insurrection, comme beaucoup d'émeutiers à la suite du 6 janvier 2021, il sera de plus en plus difficile d'associer ce jour de certification présidentielle à un acte de Trump pour lequel il n'a jamais été puni, ni même jugé.
Le 47e président des Etats-Unis a promis de gracier (ou de commuter les peines) de tous les assaillants du Capitole, dès «la première heure» de son mandat. Même les 591 émeutiers qui ont été reconnus coupables de violences envers les forces de police? Le doute plane. Volontairement.
Si la Society for the Rule of Law, pour ne citer qu'elle, affirme que ce grand nettoyage «saperait le système pénal, en envoyant le message qu'il est acceptable d'attaquer les institutions», la purge judiciaire promise par Donald Trump pourrait bien effacer les dernières traces d'une attaque sans précédent contre la démocratie américaine.
Circulez, il n'y a (presque plus) rien à voir? On dirait bien. Du moins jusqu'au 6 janvier 2029, lorsque Donald Trump devra rendre les clés de Washington et transmettre le pouvoir à un possible 48e président démocrate.