Trump veut faire le bien pour de mauvaises raisons
Comme l’écrivait Goethe: «Je suis une partie de cette force qui veut toujours le Mal et crée toujours le Bien.» Donald Trump transpose ce problème fondamental de la philosophie dans un contexte très actuel. Mû par des motivations peu reluisantes, le président américain peut-il parvenir à chasser du pouvoir deux régimes méprisables, à Caracas et à Téhéran?
Donald Trump n’a pas de boussole morale. On sait qu’il est un dirigeant transactionnel, obsédé par les deals, et qu’il n’hésite pas à mêler intérêts privés et affaires publiques. Il veut le mal, mais c’est peut-être précisément pour cette raison qu’il réussit là où ses prédécesseurs, pourtant animés de bonnes intentions, ont échoué.
A Gaza, il est parvenu à imposer un cessez-le-feu. Certes fragile, mais au moins, des femmes et des enfants innocents ne meurent plus chaque jour. Il est peut-être également en passe de réparer des décennies d’injustice au Venezuela et en Iran.
La chute du régime de Nicolás Maduro ne fera pleurer personne. Le Venezuela est dirigé depuis plus de vingt ans par un pouvoir qui prétend agir au service des pauvres, alors qu’il confisque en réalité la richesse pétrolière du pays au profit d’une étroite clique de militaires. Des millions de personnes ont fui le pays et celles qui sont restées ont voté massivement pour l’opposition lors des dernières élections. Maduro a transformé cette défaite en une prétendue victoire, sans ciller.
A Téhéran, l’un des régimes les plus abjects de notre époque tient les rênes du pouvoir. Avec les Gardiens de la révolution, les ayatollahs oppriment depuis les années septante une population majoritairement jeune, avec une brutalité inouïe. Eux aussi dilapident la richesse du pays en soutenant des organisations terroristes comme le Hamas, les Houthis ou le Hezbollah, tandis que la majorité des Iraniens vit dans la misère.
C’est pourquoi des soulèvements quasi révolutionnaires éclatent régulièrement en Iran. Le dernier en date a commencé le 28 décembre, précisément dans les bazars de Téhéran, pourtant traditionnellement dominés par des commerçants conservateurs. Les protestations contre l’effondrement de la monnaie iranienne se sont toutefois très rapidement transformées en manifestations dirigées contre le régime des ayatollahs, rejointes par de larges pans de la population.
A l’aide d’un message publié sur sa plateforme Truth Social, Trump a assuré les manifestants de son soutien tout en avertissant le régime de ne pas recourir à la violence contre les protestataires pacifiques. Le fait que ce message contienne, une fois de plus, une faute d’orthographe embarrassante sera, pour une fois, généreusement passé sous silence.
Qu’est-ce qui plaide en faveur de la stratégie de Trump?
Contrairement à ses prédécesseurs et aux dirigeants européens, il ne se contente pas d’envoyer les éternels communiqués appelant les deux camps à renoncer à la violence. Ce type d’avertissement est systématiquement ignoré par les dirigeants autoritaires, tout comme les «lignes rouges», allègrement franchies. Les autocrates savent reconnaître les paroles creuses et les balayer d’un revers de main.
Trump, en revanche, applique ce que l’on appelle la «théorie du fou». Il agit de manière imprévisible, impulsive, et il est impossible de savoir ce qu’il fera ensuite. Comme lorsqu’il a envoyé, l’été dernier, des bombardiers B-2 en direction de l’Iran. Ou lorsqu’il fait couler des bateaux de pêche dans la mer des Caraïbes sous prétexte qu’ils transporteraient de la drogue.
C’est précisément cet usage impitoyable de la puissance militaire américaine – y compris en violation du droit international et des règles internes – qui vaut à Trump le respect des dirigeants autoritaires, et oui, aussi l’admiration d’une partie de la population des pays concernés.
Tout est donc «au vert»? Les critiques même les plus acharnés de Trump devraient-ils cette fois s’incliner devant le président américain? Malheureusement non, et ce pour plusieurs raisons.
Trump, comme indiqué, ne s’intéresse pas à la morale, mais aux accords. A Caracas, il ne veut pas restaurer la démocratie, il veut du pétrole. Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole connues au monde. C’est pourquoi Trump affirme, à tort, que les multinationales pétrolières américaines auraient été spoliées lors de la nationalisation.
En Iran aussi, il ne s’agit pas de démocratie pour le président américain, mais avant tout de neutraliser, avec son ami Benjamin Netanyahu, l’acteur le plus dangereux du Proche-Orient.
La démarche de Trump est en outre profondément contradictoire. Avec sa base MAGA, il a longtemps été – ou est encore – l’un des critiques les plus virulents du «regime change», c’est-à-dire le renversement actif d’un régime autoritaire dans le but d’instaurer ensuite une démocratie.
Les deux Bush ont tenté cette approche en Irak, sous la protection idéologique des néoconservateurs, et ont échoué de manière retentissante. Fidèle à la devise «peu importe ce que je disais hier», Trump mise désormais lui aussi sur le «regime change» et prend le risque, en cas d’échec, d’aggraver encore la souffrance des populations concernées.
Surtout, Trump tourne définitivement le dos à un ordre mondial fondé sur des règles. A Pékin et à Moscou, son approche est observée avec attention et bienveillance. Ce qui convient à Trump en Amérique centrale et au Proche-Orient pourrait aussi convenir à Poutine en Ukraine et à Xi à Taïwan.
Nous faisons ainsi nos adieux au droit international, à la démocratie, à l’Etat de droit et à la dignité humaine, pour entrer dans un monde où quelques grandes puissances imposent leur loi - et où les autres doivent se débrouiller.
Dans sa stratégie de sécurité nationale récemment publiée, Trump ne cache nullement qu’il aspire à un tel ordre mondial. Il entend également soumettre son propre pays à cette logique, en affaiblissant méthodiquement les institutions démocratiques et l’Etat de droit.
La vision qu’il a de l’Amérique, Trump l’a exprimée clairement pendant les fêtes. Il a transformé Mar-a-Lago, sa résidence en Floride, en un mini-Versailles pour y réunir sa cour. Tout s’y est déroulé selon ses préférences: entre deux fêtes somptueuses, des chefs d’Etat comme Volodymyr Zelensky ont été reçus, ou l’ordre d’arrêter Maduro a été donné.
Mais Trump n’est pas un roi Soleil, c’est un roi fou. Ou, comme l’écrit Tom Nichols dans The Atlantic: «Les Etats-Unis sont désormais gouvernés par quelqu’un qui ne contrôle ni ses pensées ni ses émotions et qui considère les hommes et les femmes de l’armée américaine comme de simples petits soldats de plomb.»
(traduit et adapté de l'allemand par mbr)
