On a rencontré Hanya, «Héros de 2025» pour ce qu'elle a fait à Gaza
Hanya Aljamal se souvient avec précision du trajet entre l'aéroport londonien de Heathrow et le centre-ville:
Les innombrables maisons et jardins, les enseignes familières, telles que H&M ou Burger King — jusque-là connues uniquement à travers les réseaux sociaux — lui donnaient «l'impression d'être dans un jeu vidéo. Il y a tellement d'espace. C'est bouleversant.»
Pour la première fois de sa vie, la jeune femme de 28 ans a quitté sa terre natale, Gaza, à la fin du mois d'octobre. Depuis près de deux mois, elle vit à Londres, où elle suit un master en droit international humanitaire. Ce parcours a été rendu possible grâce à un programme du gouvernement britannique qui soutient les étudiantes et étudiants de Gaza en prenant en charge le visa, les frais de scolarité et le coût de la vie.
Pendant deux ans, Hanya Aljamal a vécu en zone de guerre. Elle était certes habituée aux conflits et aux blocus. Mais rien ne l'avait préparée à l'ampleur des destructions et des souffrances que cette guerre allait provoquer.
Du jour au lendemain, les bombes se sont mises à tomber quotidiennement. La nourriture s'est rapidement faite rare. Pendant un mois, elle et sa famille n'ont mangé que des lentilles, raconte-t-elle. Un autre mois, elles ont été privées de farine. Deux ans plus tard, dit-elle, elle ne s'est toujours pas habituée à la faim.
Ce qui l'a le plus marquée, toutefois, ce sont les scènes d'enfants en bas âge — les plus jeunes avaient environ quatre ans — fouillant les déchets à la recherche de matériaux combustibles. L'idée du désespoir qui avait dû pousser des parents à envoyer ainsi leurs enfants l'a profondément bouleversée.
Depuis le début de la guerre, CH Media, éditeur de watson, est en contact régulier avec Hanya Aljamal. A l'époque, elle travaillait comme enseignante d'anglais et vivait seule dans le nord de Gaza. Au total, elle a dû changer de lieu d'hébergement à cinq reprises dans l'enclave côtière.
Où avez-vous vécu en dernier lieu et comment cela se passait-il?
Je vivais avec ma famille dans un appartement à Deir el-Balah. Avec mes parents et mes cinq frères et sœurs, que Dieu les bénisse, mais la cohabitation était éprouvante. Je partageais une chambre avec mes sœurs.
Nous avions un toit au-dessus de la tête et ne vivions pas sous une tente. Mes parents ont des problèmes de santé et il a fallu leur trouver un logement adapté. Le loyer, d'environ 1000 dollars par mois, était partagé entre nous.
Depuis le 10 octobre, un cessez-le-feu plus ou moins stable est en vigueur à Gaza. Y a-t-il un endroit où votre famille pourrait retourner?
Non. Mes parents possédaient une maison à Rafah, celle où j’ai grandi. Elle est désormais détruite. C'est le cas de la plupart des habitations. La maison avait un grand jardin. Mon père élevait parfois des moutons, et parfois des canards ou des poules. Ma mère avait une vitrine avec de la porcelaine de valeur, dont nous n'avions jamais le droit de nous servir.
Quand avez-vous appris que la maison a été détruite?
Mes frères et sœurs et moi l'avons découvert grâce à des images satellites. Nous l'avons caché à nos parents pendant une semaine, jusqu'à ce qu'ils s'en rendent compte par eux-mêmes. Mon père est retraité. Tout ce pour quoi il a travaillé toute sa vie en tant qu'ingénieur géomètre avait disparu.
Pour nous, les plus jeunes, il reste au moins théoriquement possible de repartir à zéro. Mais à notre âge… par où commence-t-on vraiment? Et comment?
Vos frères et sœurs envisagent-ils de quitter Gaza?
Surtout les plus jeunes. Trois travaillent pour différentes organisations humanitaires, l'une fait du bénévolat et le plus jeune suit des études de médecine dentaire… en ligne. Ils ne reçoivent pas la formation nécessaire pour exercer les métiers qu'ils ambitionnaient. Pour les aînés, c'est très difficile. Mon frère aîné a une famille. Et il y a encore la question: où partir? Quel pays nous accueillerait? C'est un aspect de la guerre dont on parle peu: Gaza n'est pas un territoire de conflit comme les autres. On y est enfermé.
Hanya Aljamal essuie une larme sur sa joue. Nous sommes assis dans un café de Soho. Autour de nous, des gratte-ciel et un marché de Noël brillent dans la rue voisine. Elle porte une robe en maille beige, un rouge à lèvres rouge et un foulard noir.
Après l'attaque du 7 octobre 2023, Israël s'est fixé pour objectif de détruire le Hamas islamiste, un projet que Hanya Aljamal considère comme voué à l'échec. Selon elle, le Hamas n'est pas seulement une organisation, mais aussi une idéologie:
Des années avant la guerre, elle avait déjà observé de jeunes hommes rejoindre le Hamas, non par conviction, mais faute d'emploi:
Selon elle, ce dont la région a besoin, ce sont des perspectives.
Cet été, elle avait presque perdu tout espoir de pouvoir quitter Gaza, malgré son admission à l'université Goldsmiths de Londres. Après plusieurs semaines éprouvantes, elle a reçu le 20 octobre — environ un mois après le début du semestre — la confirmation qu'elle pouvait effectivement se rendre au Royaume-Uni. Moins de deux jours plus tard, elle était dans l'avion. Elle n'était autorisée à emporter que son téléphone portable.
Hanya Aljamal ne songe pas à revenir, du moins pour l'instant. L'école où elle enseignait avant la guerre n'existe plus. Au cours des deux dernières années, elle a dirigé des projets pour l'ONG «Action for Humanity». En octobre, elle a été distinguée par l'Aid-Expo de Genève, la plus grande exposition consacrée à l'humanitaire, en tant que «Young Humanitarian Hero of the Year».
Avez-vous été heureuse de recevoir ce prix?
Je ne me suis pas sentie digne de cette distinction, car cela ne ressemblait pas à de l'héroïsme, mais à une simple question de survie. C'était vraiment la seule chose qui m'a permis de garder la tête hors de l'eau.
Qu'avez-vous fait concrètement?
J'étais coordinatrice de projets, souvent directement sur le terrain. Nous traversions des zones où l'on ne savait jamais où tomberait la prochaine bombe, pour aller chercher ou distribuer des vivres. Des mères venaient nous dire: «C'est le seul repas que nous aurons aujourd'hui.» Face à une telle détresse, on avait le sentiment que, quoi que l'on fasse, ce ne serait jamais suffisant.
Aviez-vous assez à manger pour vous?
Non. En prendre conscience a été très éprouvant. Aussi terribles que ces deux années aient été, l'un des aspects les plus durs a été cette réalisation: on n'a absolument aucun contrôle sur sa propre vie. En dehors de mon travail, je faisais moi-même partie de la population touchée.
(Réd: Se détacher de cette mentalité reste encore difficile pour elle aujourd'hui. Elle a souvent dû rationner sa nourriture. Devant des rayons de supermarché bien garnis, elle s'est plusieurs fois sentie submergée. Malgré son caractère enjoué, se faire des amis reste un défi, et elle souffre régulièrement de crises de panique.)
A quel point est-il difficile de s'installer à Londres?
Beaucoup de choses vont mieux maintenant. Je ne me perds plus tous les jours. Je vais en thérapie pour tenter de surmonter ce que j'ai vécu. Mais c'est malgré tout difficile.
Avant d'avoir constamment un nœud à l'estomac, au bord des larmes, brisée. Il faudra sans doute du temps avant que je m'habitue à ma nouvelle vie. Mais j'en attends aussi beaucoup avec impatience.
Que souhaitez-vous pour l'avenir?
J'espère que Gaza disposera de l'espace et du temps nécessaires pour se reconstruire et se remettre. Je suis toutefois inquiète de l'évolution actuelle et de l'embargo sur les machines lourdes et les matériaux de construction, qui complique sérieusement toute reconstruction. Pour ma part, mon objectif immédiat est d'obtenir mon diplôme.
Traduit et adapté par Noëline Flippe
