Pendant plus de 30 ans, l'Arménie a été «l'arrière-cour de la Russie». Les soldats étaient formés au matériel de guerre russe, les troupes russes gardaient les frontières du pays, et les exportations de la petite république du Caucase étaient presque exclusivement destinées à la Russie. Une grande base militaire russe près de la ville de Gyumri, au nord de l'Arménie, servait de point d'appui important dans le sud du Caucase. Les relations entre les pays étaient bonnes.
Mais la situation a depuis basculé. L'une des raisons est le changement de l'équilibre des forces dans le sud du Caucase: en 2020, l'Arménie a perdu environ un tiers de son territoire dans la guerre avec son voisin, l'Azerbaïdjan – ce pays était alors soutenu par la Turquie et Israël avec des livraisons d'armes qui ont fait que l'armée vieillissante de l'Arménie n'avait aucune chance de victoire. Et la Russie, puissance protectrice de l'Arménie, a assisté impuissante à la réduction du territoire arménien et à l'expulsion de nombreux habitants.
Depuis lors, il est clair qu'en cas de doute, la Russie soutiendra plutôt l'Azerbaïdjan. Et l'Arménie doit se chercher de nouveaux alliés. La petite république du Caucase a trouvé ces partenaires surtout en Occident: la France et les Etats-Unis fournissent désormais au pays les systèmes d'armes dont l'Arménie a besoin pour se défendre contre la Turquie et l'Azerbaïdjan. Mais ce réalignement pourrait devenir une menace pour l'Arménie, car Poutine ne veut pas partager sa zone d'influence – et encore moins la céder à l'Occident.
Il y a encore une base militaire russe dans le pays, mais il n'y a pratiquement plus de coopération entre les forces armées arméniennes et les Russes stationnés près de Gyumri. Leonid Nersisyan, expert militaire à l'Applied Policy Research Institute of Armenia, le résume:
En revanche, la coopération avec d'autres pays s'est nettement renforcée. «Sur le plan militaire, nous travaillons désormais beaucoup avec la France», explique Leonid Nersisyan. La grande puissance occidentale aide l'Arménie en lui apportant du matériel militaire, en formant les troupes du pays et en soutenant les réformes militaires. Mais l'Arménie a également un autre partenaire important pour ses importations d'armement:
Entre 2016 et 2020, l'Arménie a encore importé de Russie des systèmes d'armes d'une valeur d'environ 500 millions de dollars, explique l'expert. Mais les importations en provenance de France et d'Inde dépasseraient désormais nettement cette valeur.
Toutefois, il ne suffit pas de remplacer les systèmes d'armes. Il faut également s'y habituer:
Mais qu'est-ce que cela signifie pour la période de réorientation de l'Arménie vers l'Occident? «Notre pays est actuellement très vulnérable», explique Nersisyan. Depuis la guerre de 2020, lorsque l'Arménie a perdu environ un tiers de son territoire au profit de l'Azerbaïdjan et la frontière avec son voisin s'est considérablement étendue:
L'Arménie est en outre un pays long et étroit. «Cela signifie qu'il est difficile à défendre, car nous n'avons que peu de possibilités de mettre en place une forte force armée dans l'arrière-pays». L'Arménie peut mieux repousser des attaques qui se limitent à un seul endroit, «nous n'aurions presque aucune chance dans une guerre majeure».
L'Azerbaïdjan est actuellement soutenu par la Russie. Les deux pays ont considérablement développé leur coopération militaire ces dernières années, tandis que la Russie et l'Arménie se sont distanciées l'une de l'autre. Leonid Nersisyan y voit un danger: «D'une certaine manière, la Russie pousse l'Azerbaïdjan à attaquer l'Arménie».
Les commentaires du Kremlin montrent que la Russie prend au sérieux le rapprochement de l'Arménie avec l'Occident. En juillet 2024, le service de renseignement extérieur russe SVR a fait savoir par le biais des médias d'Etat russes que les Etats-Unis étaient responsables du déplacement de l'Arménie vers l'Occident.
Selon les médias russes, le gouvernement de Joe Biden pousserait la petite république du Caucase à commettre un «suicide national» parce qu'elle se tournerait vers l'Occident. Washington aurait lancé une campagne de propagande à long terme contre la Russie en Arménie afin d'y renforcer le ressentiment antirusse, a encore affirmé le Kremlin.
La colère de la Russie face au virage arménien vers l'Occident a culminé en septembre 2024, lorsque le président arménien Nikol Pachinian a déclaré que les services de renseignement intérieurs arméniens avaient démasqué une tentative de coup d'Etat attribuée à la Russie. Sept Arméniens auraient été formés au maniement des armes dans une base militaire russe à Rostov-sur-le-Don et auraient rassemblé des compatriotes prorusses dans le but de renverser par la force le gouvernement du président arménien en exercice Nikol Pachinian.
Selon ce dernier, le coup d'Etat a échoué parce que de nombreux hommes de l'entourage des putschistes s'étaient prononcés contre un renversement par la force et s'étaient confiés aux services secrets arméniens.
Le Kremlin a rapidement rejeté les accusations de l'Arménie. Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a affirmé le 7 octobre 2024 que la Russie, «contrairement à l'Occident», n'avait aucune intention de s'immiscer dans les affaires d'autres Etats.
Neil Melvin, directeur des affaires de sécurité internationale au Royal United Service Institute de Londres, ne voit lui aussi que peu de preuves d'une ingérence directe de la Russie dans la tentative de putsch. Son collègue Collum Fraser a toutefois déclaré à Newsweek qu'il n'était pas improbable que la Russie tente de «renverser le gouvernement arménien actuel». Après tout, elle aurait ouvertement soutenu les protestations contre le gouvernement de Pachinian au printemps 2024.
L'Arménie n'est donc pas seulement confrontée à l'agressivité de l'Azerbaïdjan et de la Turquie, qui tentent de détruire le pays militairement. En se réorientant vers l'Ouest, elle irrite son ancienne puissance protectrice, la Russie:
Ainsi, pour Leonid Nersisyan, la Russie pourrait continuer à l'avenir à tenter de déstabiliser l'Arménie.
Le petit pays du Caucase doit alors remettre en état son armée après les lourdes pertes subies lors de la guerre de 2020. En outre, l'Occident doit tenter de stabiliser la situation dans le Caucase du Sud. «Si nous y parvenons dans les années à venir, nous pourrons également renforcer à nouveau notre armée», estime l'expert.
Traduit et adapté de l'allemand par Léa Krejci