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Elections législatives 2024: la France face au vertige de l'inconnu

Far-right National Rally party president Jordan Bardella, right, leaves with far-right leader Marine Le Pen after a press conference, Monday, June 24, 2024 in Paris. The upcoming two-round parliamenta ...
Marine Le Pen et Jordan Bardella, futur premier ministre pressenti en cas de victoire du Rassemblement national.Image: AP
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Le «ressentiment national» à l'assaut du pouvoir

Dimanche, les Français sont appelés aux urnes pour le premier tour des législatives. Des élections à haut risque, à tout point de vue. Pour le RN, qui part ultra-favori, c'est l'heure de la revanche. Comment en est-on arrivé là?
28.06.2024, 16:5229.06.2024, 06:07
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Ils ont les émeutes, nous avons le vote… C’est une France attendant depuis longtemps son heure qui s’apprête à voter pour un parti d’extrême droite. Et qui, cette fois-ci, pense pouvoir gagner – les sondages à l'approche du premier tour des législatives, dimanche, sont on ne peut plus favorables au Rassemblement national.

Les émeutes? Celles de juin-juillet 2023, consécutives à la mort d’un jeune Français d’origine maghrébine, tué à bout portant par un policier, à Nanterre, en banlieue parisienne. Pour une partie des émeutiers, beaucoup d'entre eux étant issus de l’immigration post-coloniale, ce drame avait été un prétexte pour piller et casser.

Tabou brisé

Ces émeutes-là, les plus graves qu’a connues la France, atteignaient pour la première fois les centres-villes, y compris ceux des petites agglomérations de province, les plus vulnérables. Montargis, dans Le Loiret, restera comme la localité-témoin de ce déchaînement de violence et de cette vulnérabilité. Un tabou était brisé, qui veut que les «Blancs» et les «Arabes» vivant dans des territoires plus ou moins séparés – faillite de l'intégration, les torts étant partagés – ne s’attaquent pas.

Depuis quelques jours, à mesure que la victoire du RN se dessine, on entend dire que ce sont les «médias Bolloré», CNews en tête, relayés par les réseaux sociaux, qui ont fait grimper le vote d’extrême droite. C’est prendre le problème à l’envers. L’orientation politique de ces médias n’est certes pas sans conséquences électorales, mais leur audience tient avant tout au fait que des Français ont trouvé en eux des voix qu’ils n’entendaient pas ailleurs et des yeux qui voyaient ce qu’ils voyaient. Interrogeons-nous: Marine Le Pen a-t-elle dû un jour faire réellement campagne? A peine.

Opportuniste, le RN, comme CNews, est la voiture-balai des gros ratages français

Telle la lave du volcan

Le racisme ne peut expliquer à lui seul que près de 40% des Français, en additionnant les forces du RN et celles de Reconquête, le parti d’Eric Zemmour, ont voté extrême droite aux élections européennes du 9 juin. Ce pourcentage jamais atteint obéit à un long processus de décrochage économique et culturel, dont le mouvement insurrectionnel des «gilets jaunes» en 2018 et 2019, dirigé contre Emmanuel Macron, détesté comme incarnation des élites, une détestation qui demeure chez les électeurs RN, avait traduit l’incroyable force souterraine.

Aujourd’hui, cette force jaillit telle la lave du volcan. Non plus dans la rue, mais dans les urnes. Les émeutes de juin-juillet 2023 auront sans doute été la secousse de trop dans un sol instable. Une partie des Français a pris peur. S’il ne faut pas abuser de ce facteur explicatif, il ne peut être ignoré. Tout s’y retrouve: l’attentat islamiste comme le coup de couteau en soirée. Cette peur recoupe généralement une fracture ethnique.

Le vote RN est celui du ressentiment, qui fut longtemps l'apanage des jeunes issus de l'immigration. Il exprime autant un rejet qu’une demande de protection. Le «ressentiment national» est aujourd'hui aux portes du pouvoir

L'erreur fondamentale de la gauche

L’erreur fondamentale de la gauche, qui a perdu au fil des ans l’électorat populaire «blanc» au profit du Front national devenu le Rassemblement national, est d’avoir entretenu l’illusion que la France serait le lieu du procès des crimes coloniaux, que les descendants de l’immigration pourraient y réclamer des comptes pour le mal infligé à leurs aïeux dans les pays d’origine. Or les combats pour l’indépendance, dès lors que celle-ci était acquise et le territoire libéré de l’occupant, auraient dû mettre fin aux «poursuites». Ce ne fut pas le cas.

Dans un pays qui avait mis la plus grande distance possible entre les religions et les affaires du quotidien, l’islam est devenu une identité à la fois refuge et centrale pour une bonne part des deuxième et troisième générations de l’immigration postcoloniale. Un islam qui plus est conservateur et porteur de revendications au nom des droits de l’homme. Le sentiment que toute l'attention des forces de progrès allait aux «musulmans» au détriment de ces «Français» déjà plus tout à fait fréquentables, gagna les rangs de ces derniers. Une détestable concurrence au sein des couches modestes durement frappées par la crise économique s'installa.

La gauche était prise au piège de son antiracisme, laissant au RN – opportuniste, rappelons-le – la défense du «peuple», de la laïcité et bientôt des juifs, pris pour cibles par des islamistes

Aujourd’hui, ni les descendants d’immigrés, minoritaires dans le pays et emmenés par une gauche radicale irresponsable, ni les traditionnels partis gouvernementaux, ratatinés, n'y trouvent leur compte. Les premiers sont les boucs émissaires d’électeurs nationalistes animés d’un esprit de revanche. Les seconds assistent en spectateurs à l’affrontement des extrêmes de gauche et de droite.

«Ça pue le juif, ici»

Alors oui, il y a du racisme et il y a de l’antisémitisme. Dans la situation présente, ce sont ces critères qui devraient guider le vote des Français. Le racisme est présent au RN, même si Marine Le Pen affirme le combattre. Micro fermé, il s’y exprime de façon décomplexée. En 2016 en banlieue d’Avignon, lors d’élections régionales dans lesquelles Marion Maréchal était tête de liste, on entendit de la bouche d’une élue locale RN, FN à l’époque, le mot de cafards pour désigner les Arabes.

Quant à l’antisémitisme, celui qui tue, il a été le fait ces dernières années de ressortissants de confession musulmane. Cela ne veut pas dire que l’antisémitisme soit absent ailleurs. On surprit un jour une dame sortant d’un magasin, qui disait: «Ça pue le juif, ici.» Elle était blanche et parlait des vendeurs. Cet antisémitisme-là, qui ne tue pas, était jusqu’ici honteux. Il pourrait ne plus l'être à l'avenir.

Porter le RN au pouvoir, c’est courir le risque d’une libération de la parole raciste et possiblement du passage à l’acte violent. La France entrerait alors dans une période lugubre

Pour autant, dans un pays où la lutte contre l’antisémitisme a longtemps déterminé l’acceptable de l’inacceptable en politique, il est inenvisageable de voter pour un candidat du Nouveau Front populaire (NFP) qui se serait montré de quelque façon ambigu sur le sujet. Jamais le NFP, qui fait office de coalition de gauche dans ces législatives anticipées, n’aurait dû investir des candidats de La France insoumise coupables de sévères dérapages antisémites.

Idéalement, la République devrait être capable de protéger «ses juifs» et «ses musulmans», et de rendre plus heureuse cette grande part de Français inquiets pour leur sécurité et leur place dans le pays.

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Video: watson
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