On protège mieux Epstein que ses victimes
Ces derniers jours, nous avons fait la connaissance de certaines victimes. Des femmes qui ont survécu à Jeffrey Epstein, des survivantes. Lors de l’audition de la ministre américaine de la justice Pam Bondi, elles étaient assises dans le public. A l’ouverture de la séance, elles se sont levées ensemble. Une longue rangée de femmes intrépides au fond de la salle, le bras droit levé, toutes vêtues d’un T-shirt blanc.
On pouvait y lire: «Release the (…) Files.» Publiez les (…) dossiers. A l’endroit où aurait dû figurer le nom des «Files», le mot était caviardé. L’image de ces femmes silencieuses, marquées d’un stigmate noir sur la poitrine, a durablement marqué l’audition.
Par cette apparition, les victimes d’Epstein dénonçaient un fait scandaleux. Les auteurs sont protégés, tandis que les personnes lésées sont exposées. Les dossiers révèlent en effet, en violation d’un accord conclu, des informations privées sur les victimes, allant jusqu’à des photos personnelles prises lorsqu’elles étaient encore enfants. L’Etat pervertit le droit et viole, une fois de plus, la sphère privée des survivantes.
A l’inverse, les accusés bénéficient, pour ainsi dire, d’une immunité accordée par le ministère de la justice. Les noms des comparses, des soutiens du réseau pédophile d’Epstein – et de sa complice Ghislaine Maxwell – sont rendus illisibles par de larges caviardages. Et cette situation juridique aberrante ne s’arrête pas là: Pam Bondi, qui a pourtant reconnu qu’Epstein était «un monstre», refuse encore aujourd’hui de présenter des excuses aux femmes pour les abus commis au nom du gouvernement.
Profondément déçue par Trump
L’Américaine Haley Robson, abusée par Epstein en 2002, est également concernée. Attirée sous un prétexte dans la maison du financier, elle avait alors 16 ans. Elle a récemment raconté au journal italien Corriere della Sera ce qu’elle a pu consulter dans les données relatives aux victimes lorsqu’elle a reçu les dossiers. Elle y a découvert non seulement les noms complets des femmes, mais aussi:
Haley Robson a un parcours de victime atypique. Comme peu d’autres parmi les femmes connues du grand public – la plus célèbre étant Virginia Giuffre, qui s’est donné la mort l’an dernier –, elle semble agir sans peur et avec une grande indépendance intérieure. Elle est partisane de Donald Trump – bien que celui-ci ait autrefois entretenu des liens d’amitié avec Epstein – et figure parmi les forces motrices de l’exigence de transparence.
Pendant plusieurs années, elle a plaidé pour la publication des dossiers lors de manifestations et directement auprès du président américain. Son invitation à dialoguer avec Donald Trump serait toutefois restée sans réponse de la Maison-Blanche, rapportait-elle en septembre dernier à la chaîne CNN.
Les femmes, ces angles morts de l'affaire Epstein
L’analyse des quantités massives de données ne fait que commencer. Elle ne sera sans doute jamais totalement achevée. Mais une chose est d’ores et déjà claire: l’espoir que les femmes abusées soient enfin perçues comme des personnes à part entière s’est évanoui. Elles demeurent des variables d’ajustement dans l’ombre des auteurs. Et cette ombre est longue.
Ce qui intéresse actuellement le public dans les Epstein Files, ce ne sont pas les victimes. Ce sont les relations entre les puissants de ce monde. Leur comportement lorsqu’ils pensent ne pas être observés. Leur conviction d’être au-dessus des lois: Epstein aurait un jour lancé à une mineure: «Le Palm Beach Police Department m’appartient», et, au sens figuré, cela correspondait sans doute à la réalité.
Aujourd’hui encore, les femmes semblent être ces vides que quelqu’un barre d’un trait de feutre noir – ou non –, selon ce qui lui est avantageux. Elles continuent d’être instrumentalisées: aujourd’hui par la politique, hier par Epstein. Et elles sont traitées comme des marchandises, à l’image de ce que faisaient ses «clients». Elles n’échappent pas à leur rôle de figurantes, voire de supposées coresponsables: jusqu’en 2009, la presse parlait de «prostituées mineures» pour désigner des écolières.
Un combat contre un appareil d’Etat masculin
Ce n’est pas seulement la honte qui a réduit au silence la majorité des femmes pendant des années, voire des décennies. Les survivantes savaient parfaitement – et la publication des dossiers l’a confirmé – que la justice est négociable pour celui qui en a les moyens. Finalement, ce sont pourtant les femmes elles-mêmes qui ont fait tomber le plus grand criminel sexuel d’Amérique. Malgré leur honte, malgré l’apparente impossibilité de leur combat – et surtout: malgré un appareil d’Etat qui s’est opposé de toutes ses forces à l’élucidation de l’affaire. Lorsqu’il ne l’entravait pas activement, il a, pendant des années, étouffé systématiquement enquêtes et poursuites.
Car, contrairement à l’affaire des viols commis contre Gisèle Pelicot, les crimes d’Epstein ne relèvent pas d’un acte isolé, mais d’un système qui a bénéficié, pendant des décennies, d’une forme de caution institutionnelle. Le courage des femmes qui apparaissent publiquement pour nommer l’injustice n’en est que plus grand. Elles ont dépassé leur statut de victimes et montrent leur visage. On ne pourra plus le leur retirer. (trad. hun)
