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Après l'horreur et les combats, Gisèle Pelicot s'exprime enfin

L'un des visages les plus connus de France aujourd'hui: Gisèle Pelicot.
L'un des visages les plus connus de France aujourd'hui: Gisèle Pelicot.Image: Guillaume Horcajuelo

Ce que Gisèle Pelicot révèle dans son livre

Gisèle Pelicot s’exprime pour la première fois, et de manière très personnelle, dans ses mémoires sur l’affaire qui porte son nom. Pour la victime, cette sordide histoire se termine sur une note surprenamment positive.
17.02.2026, 16:5217.02.2026, 16:52
Stefan Brändle

«C'est toujours la veille que je dresse la table du petit déjeuné.» C’est par cette phrase que commence le livre de Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre, publié ce mardi en 22 langues.

La phrase semble banale, mais l’auteure sait pourquoi elle prépare les assiettes et la confiture dès le soir: «C'est comme enjamber la nuit que j'ai toujours crainte.»

Une proximité avec la mort

Les années de viols sous sédation sont derrière elle, les 50 agresseurs et son ex-mari en prison. Mais la peur ne quitte plus cette Française de 73 ans. Elle ne touche plus aux somnifères. Impossible, après toutes ces nuits d’horreur qu’elle a subies endormie. Gisèle Pelicot, secondée dans son écrit par la journaliste parisienne Judith Perrignon, note:

«Le sommeil et la mort ne font qu’un»

La mort a toujours été omniprésente dans sa vie. A neuf ans, elle perd sa mère adorée, emportée par un cancer. Adolescente, elle tombe un jour dans un étang boueux du parc de Vincennes, à Paris. Elle coule, se laisse aller et se demande: «Est-ce que c'est ça, mourir?» Par chance, un passant la sauve in extremis.

Un basculement dans l'horreur absolue

Personne ne la sauvera de son mari. Gisèle Pelicot, cette Française si ordinaire, née après la guerre à Villingen, dans la zone d’occupation française, élevée en région parisienne, gravissant les échelons chez EDF de secrétaire à cheffe de projet, mariée, émancipée, mère de trois enfants et grand-mère de sept petits-enfants, retraitée dans le village provençal de Mazan, bascule dans l’abîme fin 2020.

Un coup de téléphone de la police l’informe que son mari a été arrêté dans un supermarché de Carpentras, alors qu’il filmait sous les jupes des femmes avec son téléphone.

Dominique Pelicot pendant le procès.
Un dessin de Dominique Pelicot pendant le procès.Image: Valentin Pasquier / AP

S’ensuit l’horreur pure. Au commissariat, on lui montre des photos répugnantes, des vidéos amateurs ignobles d’hommes s’acharnant sur une femme droguée, parfois ronflante, encouragés par les chuchotements excités de son mari.

Et cette femme, c’est elle. Gisèle.

Au poste, puis chez elle, la retraitée robuste réagit comme à son habitude: elle ne montre aucune émotion, se cache derrière son «armure émotionnelle», comme elle l’écrit. Elle a réagi comme son chien Lancôme: «Il errait, ne comprenait pas ce qui se passait.»

Bien différente est la réaction de sa fille, Caroline: elle hurle, sanglote, crie, jette les assiettes contre les murs. Gisèle: «Ne casse pas tout, Caroline, il y a des choses que j’aimerais garder.» Sa fille, alors âgée de 41 ans, lui répond: «Mais qu’est-ce que tu veux bien garder de cette vie, toi?»

Caroline Darian, la fille de Gisèle Pelicot, soupçonne son père d'inceste.
Caroline Darian, la fille de Gisèle Pelicot, soupçonne son père d'inceste.Image: Imago/ Coust Laurent / Abaca

S'accrocher aux bons souvenirs

Bonne question. Gisèle, c’est ainsi qu’on l’appelle désormais en France, ne veut pas briser définitivement Dominique, son mari, aussi pervers et sournois qu’il ait été. Sa fille, elle, souhaite envoyer son «géniteur», comme elle le nomme, en enfer; elle le soupçonne même de l’avoir violée enfant, comme le laissent supposer deux photos ambiguës.

Mais Gisèle préfère se souvenir de «l’électricien timide» dont elle était tombée amoureuse à 19 ans et qui lui avait offert «tendresse et confiance en elle» pendant leur mariage.

Dominique. Dans son livre, elle ne l’appelle que par son prénom, ce qui sonne presque bienveillant. Pourtant, elle dispose de preuves photographiques montrant qu'il a sans scrupules violé et fait violer son corps. Pendant au moins dix ans, 200 fois, par d'autres et par lui-même. Par son Dominique.

Désespérément, elle cherche de bons souvenirs de leur mariage. Elle espère:

«Ces cinquante années de mariage n’avaient pas été qu’un mensonge»

Peut-être faut-il avoir vécu cinquante ans avec quelqu'un pour comprendre que Gisèle prend presque la défense de son violeur, qui avait lui-même souffert d'un père brutal. Elle ne justifie rien. Mais on le sent à la lecture de son récit à peine croyable: l’auteure est déchirée intérieurement; d’un côté, l’homme de sa vie, le bon père de famille, de l’autre, le salaud, le profanateur de sa propre femme. Comment est-ce possible, ou même concevable?

C'est dans ce petit village provençal que les viols en série ont eu lieu.
C'est dans ce petit village provençal que les viols en série ont eu lieu.Education Images

Une méthodologie cruelle et bien réfléchie

C’est possible. Premièrement, parce que Dominique planifie chaque détail de ses orgies nocturnes, jusqu’aux consignes de déodorant pour les visiteurs anonymes. Deuxièmement, parce qu’il ment effrontément à sa femme. Lorsqu’elle consulte un premier médecin en raison des douleurs pelviennes causées par les pénétrations brutales dont elle ignore tout, Dominique l’accompagne en feignant la compassion.

Dans le cabinet, il lui demande, sur le ton de la plaisanterie, si ses douleurs ne viendraient pas d’un amant. Un cynisme sans limites.

Un fait est avéré: des années plus tôt, alors que Dominique, au chômage, consomme des films pornographiques et devient un délinquant sexuel, Gisèle a une brève aventure avec un homme au travail. C'est avec lui que la femme de 35 ans connaît son premier orgasme. Jamais avec Dominique. Ce dernier adopte un comportement sexuel de plus en plus dominant, mais elle rejette ses désirs pervers. Le sexe oral, pourquoi pas, mais l’anal, non, écrit Gisèle.

Elle lui interdit également de la photographier quand elle sort de la salle de bain. D’autres images atterriront plus tard sur le site coco.fr.

Ce qui irrite Gisèle, c'est la juge d'instruction qui la qualifie de crédule et naïve. Est-ce pour cela que Gisèle n'a jamais soupçonné quoi que ce soit?

Avant l'une de ses nuits d’horreur, Dominique aime préparer une purée de pommes de terre, car il sait que Gisèle la préfère avec de l’huile d’olive et du persil, lui avec du beurre. Ainsi, il peut séparer les deux assiettes et mélanger une généreuse dose de poudre du somnifère Temesta dans son plat.

Il ajoute également un relaxant musculaire afin que les pénétrations par plus de 50 hommes de la région pubienne et la bouche de Gisèle ne provoquent pas d'inflammations. Ensuite, il lui fait une douche vaginale. Le lendemain matin, son pyjama est complètement trempé, et Gisèle craint d'être devenue incontinente.

Elle consulte alors un gynécologue, puis deux neurologues en raison de ses trous de mémoire et de ses absences de plus en plus fréquentes. Des cliniques réalisent une échocardiographie, un scanner. Finalement, le médecin lui annonce: «Ne vous inquiétez pas, madame Pelicot, tout est normal.»

Le début du combat

Dominique ne s’arrête pas. Il invite d’autres inconnus dans la villa locative provençale de Mazan, aux façades jaunes. La dernière fois, fin octobre 2020. Le 2 novembre, la police l’arrête. Dans son ordinateur, elle trouve des fichiers vidéo et photo avec des inscriptions, dont «Ma salope» est la moins choquante.

Gisèle Pelicot engage deux avocats. Pas des pénalistes, mais deux jeunes spécialistes en droit des sociétés. Avec autant de tact que possible, ils lui montrent les vidéos, toutes plus répugnantes les unes que les autres. Lentement, elle comprend:

«J’étais devenue le jouet de ses fantasmes barbares»

La séparation d’avec le monstre commence alors. Gisèle demande le divorce. A une enquêtrice, elle déclare:

«Il me dégoûte, je me sens souillée, profanée, trahie»

Enfin, serait-on tenté de dire.

Chez elle à Mazan, Gisèle reste désormais des heures sous la douche, comme pour laver sa honte et sa culpabilité. Impossible: la douleur est partout, surtout au plus profond d'elle-même. Sa fille Caroline lui demande prudemment si elle a des pensées suicidaires. «Elle me connaissait mal!» s’exclame Gisèle, qui ne veut pas être une martyre. Non, ses mémoires ne sonnent jamais larmoyants.

Une décision courageuse qui change tout

Sa résilience, sa force intérieure sont impressionnantes. Mais Gisèle a une nouvelle peur: le procès approche. La police arrête de plus en plus de suspects. Ils sont bientôt cinquante; au moins vingt autres n’ont pas pu être identifiés sur les photos. Les avocats de Gisèle exigent, pour protéger leur cliente, et au grand dam des médias, une audience à huis clos.

Entre-temps, Gisèle et ses enfants quittent la maison de Mazan. Ils vendent les meubles en ligne, y compris le lit conjugal, lieu du crime, pour 80 euros. Sur l’île de Ré, une charmante île au large de la côte atlantique française, Gisèle trouve un peu de distance et de calme avant la tempête médiatique. Des voisins attentionnés lui présentent un homme, Jean-Loup, un veuf. Avec lui, elle s’entend immédiatement. Elle est soulagée de constater que les hommes ne lui inspirent pas un dégoût général, qu’elle peut encore «leur faire confiance».

Mais ses longues promenades, elle les fait seule. Un moment précis lui revient en mémoire: «J’avais atteint la plage, l’air marin était rafraîchissant.» Gisèle a une illumination. Celle-ci va tout changer, elle va bouleverser le procès, suivi dans le monde entier. Elle va faire «changer de camp la honte», comme le réclament les féministes. Et comme l’indique le sous-titre de ses mémoires.

Gisèle Pelicot sait soudainement ce qu’elle veut. De retour de la plage, elle appelle ses avocats et déclare d’une voix ferme:

«Le procès doit être public»

Les avocats croient avoir mal entendu. Le juge aussi, lorsqu’il l’apprend. Mais il doit céder, car le droit pénal laisse la décision à la victime: les audiences à Avignon seront donc ouvertes au public et à la presse.

Quand le procès commence en septembre 2024, Gisèle panique face à la masse des accusés. Elle n’en laisse rien paraître, mais elle pénètre dans le palais de justice «comme un robot». Dans la salle, cinquante délinquants sexuels plaisantent entre eux comme de vieux copains, alors qu’ils ne se connaissent même pas.

Les accusés entrant dans la salle d'audience lors du procès à Avignon.
Les accusés entrant dans la salle d'audience, lors du procès à Avignon.Image: Imago / Coust Laurent / Abaca

Faire face aux agresseurs

La présence écrasante de ces hommes est difficile à supporter pour Gisèle. Leurs avocats, majoritairement des femmes, prétendent qu’elle «a joué le jeu». Il serait impossible qu’elle n’ait «rien soupçonné pendant dix ans».

Mais Gisèle Pelicot fait preuve de force, même si elle pourrait souvent exploser de colère. Elle sent que «cela ne visait pas seulement moi, mais toutes les femmes». Et elle prend courage, grâce aux femmes, jeunes et moins jeunes, qui manifestent devant la salle d'audience, chantent et applaudissent lorsqu'elle passe. «Cette foule a été mon salut», avoue-t-elle. Aujourd’hui encore, elle repense avec joie à la banderole accrochée au mur de la ville, en face de la salle d’audience, avec l’inscription: «Merci Gisèle.»

Peu avant Noël 2024, tous les accusés sont reconnus coupables. Dominique Pelicot écope de la peine maximale de vingt ans de prison. Il doit en outre affronter deux autres procès pour viol et tentative de meurtre sur deux jeunes agentes immobilières dans les années 1990.

Une histoire qui a changé la donne

Après le verdict, la Française courageuse comprend:

«Cette histoire ne m’appartient plus»

Elle appartient à toutes les femmes qui se réveillent le matin sans souvenir, droguées par un agresseur sexuel. Gisèle Pelicot déclare être fière que sa fille, Caroline Darian, s’engage aujourd’hui dans ce combat. Elle écrit:

«Je comprends le calvaire de toutes les femmes qui portent plainte pour agression sexuelle et ne disposent que de leur sincérité, de leur courage et de leur corps meurtri.»

La nouvelle icône du combat féminin avoue qu’elle n’est pas une féministe radicale, mais une citoyenne ordinaire qui aime mener «une vie traditionnelle et plutôt discrète». Pourtant, elle a vécu dans sa chair le fait que la sédation à des fins sexuelles est une forme absolue d’exercice du pouvoir sur une femme et son corps. Et elle a elle-même assisté à la chute de ces accusés, descendus de leur piédestal de certitudes machistes pour finir tous en prison.

Oui, à Avignon, la honte a vraiment changé de camp. Pour Gisèle Pelicot, ce n’est pas seulement un slogan politique. C’est le fondement de sa joie de vivre retrouvée, de son hymne à la vie.

Gisèle Pelicot, avec Judith Perrignon: «Et la joie de vivre» Editions Flammarion, Paris. 320 pages. Parution le 17 février 2026.

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