«J'ai reçu des menaces»: cette ex de Miss Suisse a connu Trump et Epstein
Le 30 octobre 2024, à moins d'une semaine de l'élection de Donald Trump, un article du Daily Mail vient bousculer les derniers jours de la campagne présidentielle. Un article qui provoque des remous jusque dans notre paisible petite Suisse.
Ces remous, on les doit à la Suissesse Beatrice Keul. Ancienne reine de beauté, mannequin et employée de banque, cette Zurichoise de 53 ans vient alors de retrouver chez elle, au moment de son déménagement, un carton. Un carton enfoui dans les tréfonds d'un placard et de sa mémoire, auquel elle n'avait pas touché depuis des années.
La boîte est pleine d'archives de ses années de Miss. Billets d'avions, invitation originale de Donald Trump, coupures de presse, etc.
Après avoir remporté la seconde place du concours Miss Suisse et atteint la finale du concours Miss Europe à Istanbul en 1992, elle est conviée l'année suivante à participer au «Donald J. Trump American Dream Pageant», un concours de beauté par le magnat immobilier à New York et à Atlantic City. Tous frais payés.
Excitée par l'idée de vivre son propre «rêve américain», celle qui se décrit à l'époque comme une «Heidi débarquant dans la jungle» n'hésite pas une seconde. La suite sera nettement moins glamour.
Après deux jours à Atlantic City, la cinquantaine de participantes sont transportées en bus jusqu'à l'hôtel Plaza, propriété de Donald Trump, à Manhattan. C'est là qu'elle fait la rencontre de l'organisateur du concours, qui semble lui manifester un intérêt tout particulier, selon son témoignage dans le Daily Mail.
Donald Trump.
Après un déjeuner de presse, un membre du personnel du promoteur immobilier l'approche pour lui dire que ce dernier souhaite une réunion privée. Emmenée aux étages supérieurs, elle pense que Donald Trump «veut lui parler». «J'étais confiante, j'y suis allée les yeux fermés», témoigne-t-elle en 2024 dans le Daily Mail.
C'est alors que, dans une grande suite, le promoteur, alors âgé de 47 ans, lui «saute dessus». «Il m'a embrassée sur les lèvres et dans le cou. Il a essayé de soulever ma robe. Il me touchait et m'attrapait partout où il le pouvait.»
Après l'avoir repoussé et tenté de se montrer «le plus diplomatique possible», Beatrice Keul parvient à s'échapper. Elle rentrera en Suisse quelques jours plus tard et poursuivra sa carrière. En laissant «tout de côté».
Il lui faudra des années avant de se confronter à ses souvenirs.
Alors, pour s'en débarrasser, Beatrice Keul se met à écrire, avec l'appui d'un ancien collègue, ami et confident, Pascal Claivaz.
Une année folle
Un an après ses révélations dans le Daily Mail, Beatrice Keul a parcouru un marathon médiatique de plusieurs mois. Après des interviews dans de nombreux médias internationaux, elle s'est fait l'un des porte-voix des victimes de Donald Trump - et, en parallèle, de Jeffrey Epstein. Lorsque nous nous téléphonons, mi-décembre, elle est à la fois abattue, confiante, secouée, épuisée, combattive.
«Mais ça a été explosif. Je ne m’attendais pas du tout à cette résonance. J’ai dénoncé quelque chose qui était atroce», confie-t-elle dans un Français impeccable, teinté d'un très léger accent suisse allemand. «Je suis une témoin vivante, encore, d’une ère de prédateurs des années 90.»
Car tout s'est emballé après qu'Elon Musk ait demandé à Donald Trump de publier les dossiers Epstein. «C'est comme si la mayonnaise prenait», note Beatrice Keul. «Il y a eu un grand déclic: l’opinion publique a changé. On est passé du statut de menteuse à celui de témoin.»
«Dans les années 90, quand Donald Trump nous a invitées, son casino d'Atlantic City était en faillite. Il pensait que cet évènement allait lui donner un coup de pub mondial et permettre à son casino de renaître.»
«Il n'avait pas d'intention d’organiser une vraie compétition de Miss, mais une véritable partie de chasse pour ses copains», résume l'ancienne reine de beauté. Parmi eux: un certain Jeffrey Epstein.
Beatrice Keul se souvient très bien de sa rencontre avec le financier, ce soir de 1993. Le premier adjectif qui lui vient à l'esprit pour le décrire? Petit. «Ce qui est assez subjectif, parce que je suis grande», nuance l'ancien mannequin en riant. «Ensuite, c’était un vrai bluffeur. Pas forcément très bien habillé. Tout ce qu'il racontait ne matchait pas du tout avec son son look et sa façon de se comporter.»
Il lui dit que «Don l'apprécie beaucoup» et lui propose de les «rejoindre à une fête à Mar-a-Lago». Puis, surtout, qu'il aimerait «prendre soin d'elle» («take care of her», en anglais). Un concept que ne comprend pas trop cette jeune femme polyglotte, bardée de diplômes et qui possède un emploi dans une banque zurichoise.
«J’étais indépendante, je prenais soin de moi toute seule. Il semblerait toutefois qu’à l’époque, «prendre soin», c’était ce que beaucoup de jeunes femmes recherchaient en débarquant à New York», se souvient-elle.
Quand Jeffrey Epstein constate que sa proposition laisse la jeune femme de marbre, il change de méthode.
C'est à ce moment de la conversation qu'il aurait posé le nom du «prince» sur la table et proposé de faciliter une rencontre avec Andrew Mountbatten-Windsor. «J’étais stupéfaite», résume Beatrice Keul, qui reste toujours aussi peu convaincue par son interlocuteur. Manque de bol pour le milliardaire, le fils de la reine d'Angleterre n'est vraiment le style de la jeune Suissesse.
«Je voulais qu’une seule chose, c'était partir en courant», note Beatrice Keul.
Andrew, Virginia Giuffre et les tarifs douaniers
En parlant de l'ex-prince, Andrew Mountbatten-Windsor, récemment déchu de tous ses titres, nous lui demandons comment elle a vécu la disparition de l'une de ses principales accusatrices, Virginia Giuffre, retrouvée morte au printemps dernier, en Australie. L'enquête a conclu à un suicide.
«C'était une catastrophe», articule Beatrice Keul.
Là, au bout du fil, sa voix se met à trembler, puis se brise. Elle met quelques secondes avant de se reprendre.
«Je me dis que c'est quand même bien d'avoir grandi en Suisse», poursuit la Zurichoise, des larmes qui percent dans la voix. «Ces pauvres filles qui n'ont pas cette chance d'avoir la même éducation, formation... Et, même en ayant reçu tout ça, on peut tomber dans le piège. Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell ont fait vraiment miroiter beaucoup de choses, à beaucoup de monde.»
Sans compter les menaces que Beatrice Keul affirme recevoir depuis la semaine de la mort de Virginia Giuffre.
La Suissesse est persuadée d'avoir mis le doigt sur beaucoup de «dossiers sensibles». Elle s'est même vu attribuer sur les réseaux sociaux la responsabilité des tarifs douaniers de 39% de Donald Trump, qui ont accablé la Suisse. «Ce n’est pas à moi de supporter les incidents diplomatiques. J'ai seulement dit la vérité.»
Au moment de notre téléphone, elle nourrit peu d'espoirs par rapport aux nouveaux (et derniers) documents sur l'affaire, qui doivent être publiés au cours du week-end. L'histoire lui donnera raison. Quelques heures après notre conversation, le ministère de la Justice annonce que la publication serait échelonnée «sur plusieurs semaines».
Beatrice Keul, en contact avec de nombreuses de victimes de Jeffrey Epstein, travaille également à l'écriture d'un livre, entamé l'année dernière, sous la bonne supervision de ses avocats et d'une équipe aux Etats-Unis, avec le soutien de sa famille et de ses enfants.
«Mon histoire à moi, ce n’est rien par rapport à tout le reste», relativise-t-elle. «On est toutes solidaires. Ce sera mon combat. Pour la vérité. Il faut que cela cesse. Pour que des Virginia et toutes les autres victimes, cela n’arrive plus. Pour les protéger.»
