Le but est atteint par le «front républicain» anti-RN: le Rassemblement national n’a pas les moyens de gouverner. Il arrive même troisième en sièges, derrière, dans l’ordre, la coalition de gauche Nouveau Front populaire (NFP) et la désormais ex-majorité présidentielle portée par Ensemble, qui sauve les meubles et se pose en possible partenaire d’un futur gouvernement d’alliance excluant l’extrême droite.
Mais, dimanche soir et ce lundi matin, le RN reste probablement le premier parti en voix dans le pays. Largement même, suppose-t-on, si l’on considère qu’il avait face à lui partout où il se présentait au second tour de ces législatives anticipées des coalitions de plusieurs partis. La démocratie n’en a pas moins parlé. Ce qui compte, dans un régime parlementaire, singulièrement dans un scrutin majoritaire à deux tours, ce sont les sièges gagnés. Le RN a donc perdu son pari de gouverner, si tel était bien son pari. Ses électeurs, qui ont la conviction de ne pas compter aux yeux des pouvoirs publics, doivent être terriblement amers.
Et maintenant: en Allemagne, la chose serait entendue, il y aurait une grande coalition allant de la gauche à la droite. Mais on est en France. Sommes-nous face à une Assemblée nationale ingouvernable? Le moindre qu’on puisse demander aux partis anti-RN, dont aucun n'a à lui seul la majorité absolue, c’est de s’entendre sur un programme de gouvernement, fût-il minimum.
Alors, sur quoi s’entendre dans cette nouvelle Assemblée nationale issue d'une dissolution aux effets anxiogènes? Les objectifs sont en réalité très clairs sans être simples à atteindre. Les Français veulent plus de sécurité et plus de moyens pour vivre. Que le futur gouvernement agisse en conséquence, sans ruiner le pays!
Le gros caillou dans la chaussure de ce «front républicain» constitué d’ennemis politiques, c’est bien sûr le père des insoumis, Jean-Luc Mélenchon, qui, reprenant ses accents brutaux, a réclamé, aussitôt les estimations tombées après 20 heures, la tête du premier ministre Gabriel Attal (celui-ci remettra sa démission lundi matin) et un pouvoir qu’il sait ne pas pouvoir exercer. En effet, le NFP est loin d’avoir la majorité absolue. Comment conduire une politique avec seulement 200 députés sur 577? En comptant sur les voix de l'extrême-droite pour les objets sociaux, telle l'abrogation de la réforme des retraites?
Après un «tout sauf le RN», c’est un «tout sauf Mélenchon» et son parti LFI qui pourrait se mettre en place, pour autant que le centre de gravité se déplace au centre gauche. Pour cela, il faudrait qu’une majorité de gouvernement puisse se former à partir d’Ensemble, des socialistes, des écologistes, éventuellement des communistes. Mais rien n'indique que cette majorité serait absolue. Les Républicains, eux, ne semblent pas partants pour intégrer un quelconque attelage avec la gauche, préférant sans doute reconstituer leurs forces, afin de se poser en alternative «républicaine» au RN en vue de prochaines échéances.
La réélection, qui s’annonçait difficile, mais finalement acquise, de François Ruffin, le rival attitré de Mélenchon chez LFI, pourrait fragiliser la position du «patron» au sein du parti, à moins que Ruffin et d’autres avec lui ne quittent les rangs lfistes pour se mettre à la disposition d’un futur gouvernement.
L’ironie de cette dissolution, qui se termine mieux qu’elle n’avait commencé si l’on se place d’un point de vue anti-RN, serait que le camp Macron rempile à la tête du gouvernement en parti pivot. Serait-ce une bonne idée? Pas sûr. Les Français, qui ont infligé une défaite au président de la République, pourraient avoir l’impression qu’on se moque d’eux. Un ou une première ministre issu de la gauche serait plus conforme à l’esprit des résultats, qui placent la gauche en tête.
Ce dimanche, la France RN est certes battue, mais elle peut se dire qu’elle a fiché une peur bleue au reste des partis, comme à une majorité des citoyens. Des millions de Français binationaux, ceux, surtout, originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, des parents ou leurs enfants, qui angoissaient à l'idée de l'arrivée au pouvoir des Le Pen-Bardella, respirent mieux.