Une loi controversée cible les «non occidentaux» au Danemark
Le verdict pourrait chambouler la vie de nombreuses personnes au Danemark. En décembre, les habitants de plusieurs grands quartiers résidentiels de banlieues avaient les yeux rivés sur leurs écrans.
Rien à voir avec du football ou du handball, ils attendaient une décision de justice venue de Luxembourg. Quand le mot «discrimination» est lâché, des cris de joie éclatent. Beaucoup pensaient que la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) qualifierait d'illégale la loi dite «sur les ghettos». Mais rien n'est aussi simple.
Une loi sévère jugée discriminante
Officiellement, il s'agit de la loi contre les parallélismes sociétaux, en vigueur depuis 2018. Son objectif: mieux intégrer les banlieues à forte criminalité, et où le taux de chômage s'envole. Au Danemark, on les appelle simplement des «ghettos». Le gouvernement a opté pour une ligne radicale en la matière: au-delà d'une proportion d'habitants «non occidentaux» supérieure à 50% pendant une longue période, il instaure des mesures drastiques. On déplace les occupants des logements sociaux, on réaménage des quartiers, on démolit des immeubles, on les rénove à grands frais ou on les vend à des investisseurs.
Plus d'un millier de logements sociaux sont déjà concernés et des milliers de personnes ont déménagé. On ignore où elles iront, ce qui laisse supposer le déplacement de certains quartiers sensibles.
«C'est inhumain et injuste», déplore Hannah Pawl au journal Berlingske. Elle vivait dans Mjölnerparken à Copenhague jusqu'à ce que cela devienne trop cher pour elle. Considéré comme un ghetto, le quartier n'est en aucun cas délabré. Il a néanmoins longtemps souffert de conflits entre gangs. Malgré tout, on y trouvait une communauté diversifiée, dont profitaient en particulier les seniors, décrit Hannah Pawl. Désormais, les salles de gymnastique et les places de jeux ont disparu, et ses amis ont déménagé. Pawl regrette:
Les quartiers de plusieurs localités ont protesté bruyamment, et certains habitants ont porté plainte contre le gouvernement. L'affaire est montée jusqu'à la Cour de justice de l'Union européenne. Principal argument des plaignants: la loi sur les ghettos, qui définit les personnes «non occidentales», est discriminatoire.
Les juges luxembourgeois y voient des indices qui vont dans ce sens et renvoient désormais l'affaire devant un tribunal danois pour qu'il rende un verdict définitif. Cela peut durer encore longtemps, et, pour beaucoup, il est déjà trop tard. Leurs appartements ont été démolis, vendus ou sont devenus inabordables.
Un recours collectif déjà en préparation
Pour Frederik Waage, spécialiste en droit administratif, une chose est claire:
Cela pourrait finalement coûter cher à l'Etat, car les personnes expulsées réclament des indemnités. Certains avocats préparent déjà des recours collectifs qui se chiffrent en millions d'euros.
Le gouvernement considère toutefois la loi sur les ghettos comme un succès: en 2018, quinze quartiers étaient classés comme très problématiques, contre cinq aujourd'hui.
Les détracteurs critiquent la résolution simpliste du problème par une réduction statistique de la proportion d'étrangers. Selon le directeur d'un grand ensemble immobilier, les mesures prises dans le domaine social et scolaire importent bien davantage.
Pour les experts, lorsque la criminalité et le chômage diminuent, les problèmes liés aux ghettos disparaissent aussi. Le Danemark fait figure de modèle, notamment par rapport à la Suède, où la criminalité en bande est un sujet dominant.
De nombreux habitants se sentent rejetés par les autorités. Mohammed Aslam est arrivé au Danemark depuis le Pakistan lorsqu'il était enfant. Ce chauffeur de taxi a vécu pendant 30 ans à Mjölnerparken, avant que son appartement ne soit vendu. Ses enfants ont fait des études de droit, d'ingénierie et de psychologie. Mais il vient gonfler les statistiques sur les ghettos et considère la loi comme une «punition collective».
Une avalanche de lois anti-musulmans
Il n'est pas le seul à ressentir cela. Le gouvernement social-démocrate de Mette Frederiksen mène non seulement une politique migratoire stricte, mais il ne cache pas non plus que par «non occidental», il entend avant tout «musulman». Ces dernières semaines, les sociaux-démocrates ont lancé une avalanche de nouvelles mesures répressives: interdiction des burqas dans les écoles, interdiction des appels à la prière, contrôle des étrangers bénéficiant d'une pension d'invalidité.
Les détracteurs qualifient cet activisme de pure politique du symbole. Car, contrairement à la loi sur les ghettos, ces mesures s'attaquent à des problèmes qui ne concernent qu'une infime partie de la population. Le ministre de l'Immigration, Rasmus Stoklund, s'en moque: pour lui, ce ne sont pas les chiffres qui comptent.
Stoklund et les sociaux-démocrates sont sous pression, leur cote a baissé dans les sondages. Ils ont aussi pris part à une course au durcissement des mesures, réalistes ou non. Les populistes de droite parlent de renvoyer tous les étrangers sans emploi et les libéraux veulent dénoncer la Convention des droits humains.
Dans ce contexte, le gouvernement ne devrait pas revenir sur le texte. Il souhaite plutôt trouver «d'autres moyens» pour pointer du doigt certains quartiers et les dissoudre.
(Adaptation française: Valentine Zenker)
