«Quand je joue, je sens la guerre»
Lorsque le rythme est «joyeux», Nora Kostenko, 11 ans, imagine derrière son piano un paysage ensoleillé. Quand la partition est «triste», son esprit s'échappe vers la guerre qui s'étire depuis quatre dans son pays, l'Ukraine.
La toute jeune pianiste, arrivée en France quelques jours après le début de l'offensive russe en février 2022, découvre depuis quelques mois les scènes de concert et de festival.
Dans une salle encore vide de la cité des congrès de Nantes (ouest), le jeune fille, mine concentrée, mains courant sur le clavier, entame l'air de Gabriel Fauré qu'elle jouera samedi au festival de musique classique la Folle Journée. Il y aura aussi Mozart, Schumann et Ihor Shamo, un compositeur ukrainien que lui a fait connaître son père et dont elle jouera le «Prélude n°8».
Elle distingue les morceaux «joyeux», qui lui inspirent montagnes et paysages, des airs «tristes», qui lui rappellent la guerre et la maison qu'elle a laissée derrière elle. Elle aime jouer les deux.
Bagages et partitions
Nora Kostenko a grandi à Karkhiv, dans l'est de l'Ukraine. Sa mère est économiste, son père chef d'orchestre. Toute petite, elle écoute sa grande sœur s'exercer au piano, admire les «mouvements de ses doigts sur le clavier» et rêve de l'imiter.
Nora Kostenko lors d'un concours de piano en 2024
Elle a 7 ans en février 2022, au début du conflit. «Nous avions pris la décision en amont de partir si la guerre arrivait. Kharkiv est proche de la frontière russe, rester avec les enfants était trop dangereux», explique Anna Kostenko, la mère de Nora.
Neuf membres de la famille - et quatre générations - embarquent dans deux voitures chargées de bagages et de partitions qui traversent l'Europe d'est en ouest en direction de Nantes, où un cousin est installé depuis plusieurs années. Ukraine, Pologne, Allemagne, France: le voyage dure 10 jours.
Mishel Kostenko, 16 ans, l'aînée de Nora, qui rejoindra sa soeur sur scène samedi pour quelques morceaux à quatre mains. Les deux jeunes filles ont appris le français à l'école et suivent leurs leçons de piano au conservatoire de Nantes. Nora s'entraîne deux à trois heures par jour, «six pendant les vacances».
«Mon pays, ma langue»
Elle était «très fière» l'été dernier de remporter un concours de piano. Le compositeur André Manoukian, président du jury, se souvient d'une «vraie musicienne», dont le jeu était «saisissant de profondeur et d'émotion», il complète:
La jeune fille a reçu en récompense un piano Yamaha, sur lequel elle s'exerce désormais. Un instrument «trop beau», un son «incroyable», s'enthousiasme la lauréate. Elève en 6e dans un collège nantais, la jeune fille aime la physique-chimie, le dessin et la natation synchronisée. Plus tard, sans surprise, elle rêve d'être pianiste.
Début décembre, elle a joué à Paris devant la première dame ukrainienne, Olena Zelenska, à l'occasion de la saison culturelle «Le voyage en Ukraine».
Depuis leur arrivée en France, les Kostenko ont allégé leur répertoire musical des compositeurs russes que Mishel avait commencé à étudier. Une «évidence», dit sa mère, tant que durera la guerre.
