Comment la France se lance dans la «production de masse» de drones
Forte de l'expérience acquise en Ukraine et de partenariats qui se concrétisent avec l'industrie automobile, la filière française du drone militaire émerge pour combler son retard dans ce domaine clé des conflits modernes.
Qu'est-ce qu'un drone militaire?
Engin sans pilote, le drone «apporte une corde supplémentaire à l'arc des militaires, avec le gros avantage de ne pas mettre en danger les vies humaines et d'être moins cher que les moyens traditionnels», explique Florian Aknin, expert de l'aérospatiale et de défense au cabinet de conseil Roland Berger.
L'engin est relativement simple. Hadrien Canter, cofondateur et directeur général de la start-up française Alta Ares, schématise:
C'est la «charge utile» qui donne au drone ses yeux, oreilles, cerveau ou bras armé, et en définit la mission: capteurs (optiques, radar, de guidage et navigation) pour surveillance et reconnaissance, explosifs pour frapper en profondeur ou détruire les drones ennemis par collision, ou encore des équipements de guerre électronique destinés à brouiller le signal GPS ou les communications adverses.
Quel est leur rôle en Ukraine?
Les frappes russes qui ont privé ces derniers jours plus d'un million d'habitants de Kiev de courant et de chauffage reposent largement sur une armée de drones iraniens Shahed, produits en masse et à bas coût par la Russie.
Le Kremlin en lance par milliers, souvent avec des missiles balistiques, saturant les défenses ukrainiennes. Kiev réagit à son tour avec des drones intercepteurs bon marché; abattre les engins avec des missiles coûterait des millions. Le directeur d'Alta Ares souligne:
Le premier forum franco-ukrainien sur la production conjointe de drones s'est tenu en novembre 2025. Les présidents Macron et Zelensky ont échangé dans le but «d'aider les Ukrainiens à passer à cette échelle-là».
La société d'Hadrien Canter, implantée en Ukraine, équipe des drones ukrainiens d'un logiciel qui augmente le taux d'interception de 30 à 65% et vise 85%, comme pour le missile américain Patriot.

Autre usage: les frappes en profondeur pour toucher des bases aériennes, infrastructures de défense, raffineries ou dépôts pétroliers en Russie.
Quelles synergies pour la filière française?
Chez le groupe français EOS Technologie, le drone Rodeur, dont quelques unités ont été livrées à l’Ukraine, peut parcourir jusqu’à 500 km et rester cinq heures dans les airs.
Ce modèle, capable à la fois de missions de renseignement et d'attaques «kamikaze», pourrait être utilisé comme «bouclier» en Europe, et plutôt comme «glaive» en Ukraine, selon Jean-Marc Zuliani, président d'EOS Technologie.
«Les Ukrainiens ont acquis une expérience unique au monde», souligne le responsable. Il estime que les Ukrainiens ont actuellement «plus besoin de technologies» que d'appareils.
Tekever, groupe portugais devenu paneuropéen, fournit depuis le début du conflit en Ukraine des drones de reconnaissance et de renseignement. «On ramène cette expérience sur le théâtre européen avec l'ambition de devenir un acteur majeur à l'échelle européenne», déclare Nadia Maaref, directrice générale de Tekever France.
Pourquoi l'industrie automobile est-elle associée?
Initiée il y a plusieurs mois par la Direction générale de l’armement, la démarche se concrétise cette semaine: Renault a annoncé un partenariat avec le groupe industriel Turgis Gaillard pour une filière française de drones militaires.
«On nous demande une production de masse», confie Jean-Marc Zuliani. «Les industriels automobiles peuvent faire de la très grande série dans des délais beaucoup plus courts.»
Le président d'EOS Technologie dit avoir signé un partenariat «avec un grand acteur de l'industrie automobile», dont il ne révèle pas le nom, «capable de produire 10 000, 100 000, 1 million de drones d'ici 2030» pour «répondre aux besoins de la France».
Que deviendra cette filière en cas de cessez-le-feu en Ukraine?
L'existence de tensions géopolitiques ne se résume pas à l'Ukraine. «Cessez-le-feu ou pas, elles vont continuer d'augmenter», déclare l'expert Florian Aknin, pour qui la «capacité de monter en cadence» tout comme les stocks participeront à la «dissuasion conventionnelle». (tam/neo/jbo/frd/afp)
