Pourquoi ordinateurs et smartphones vont coûter plus cher en Suisse
Le boom de l’intelligence artificielle (IA) s'accompagne d'une pluie de records. A elles seules, quatre grandes entreprises technologiques américaines prévoient d’investir cette année 650 milliards de dollars, un montant inédit, dans de nouveaux centres de données. Pour retrouver des niveaux d’investissement comparables, il faut remonter à l'essor des télécommunications de la fin des années 1990. Voire plus loin encore, jusqu’à la construction du réseau ferroviaire au dix-neuvième siècle.
Nous vivons un moment historique. Des fortunes se font et se défont. Les marchés boursiers tentent donc d’identifier les métiers appelés à disparaître. Quelles entreprises seront englouties par la vague de l’IA? Déjà fébriles par nature, les Bourses basculent d’un extrême à l’autre au moindre signal. On lisait dans le Wall Street Journal qu'«une ancienne entreprise de karaoké a même provoqué une chute de cours de plus de 17 milliards de dollars».
Cette entreprise s’appelait encore «The Singing Machine» jusqu'à il y a peu. Elle se nomme désormais «Algorhythm Holdings», vend des logiciels pour camions et envisage une véritable révolution grâce à l’IA. Les sociétés de logistique devraient pouvoir transporter plus de 300% de marchandises en plus avec leurs camions, sans avoir à recruter un nombre proportionnellement plus important de chauffeurs. L'entreprise a présenté cette affirmation audacieuse dans un rapport de 10 pages.
Selon le Financial Times, des traders se sont immédiatement procurés ce document. Eux-mêmes scrutant internet à l’aide de l’IA. Ensuite, tout s’est enchaîné à une vitesse fulgurante. Ils ont parié sur les prévisions de cette ancienne société de karaoké: l’IA causera du tort dans le domaine de la logistique. D’autres observateurs ont suivi. A la clôture des marchés, une fois l'émulation retombée, les entreprises concernées avaient perdu plus de 15% de leur valeur boursière, certaines enregistrant la pire séance de leur histoire.
La chasse aux grands perdants de l’IA est donc aussi fébrile que le boom lui-même. Et les premiers à en faire les frais ne sont autres que les consommateurs, écrit le Wall Street Journal. Ils paieront davantage pour leurs ordinateurs portables, smartphones ou consoles de jeux. L’électronique grand public va renchérir, y compris en Suisse, à cause des puces électroniques.
En effet, les centres de données poussent comme des champignons aux Etats-Unis. Ils ne sont pas seulement équipés de super-puces produites par des fabricants comme Nvidia, mais aussi de puces-mémoire plus ordinaires.
Il ne s’agit pas exactement de celles utilisées dans l’électronique que l'on connaît. Mais les fabricants sont les mêmes: Samsung ou SK Hynix en Corée du Sud, par exemple, ou Micron aux Etats-Unis. Le boom est en train de transformer en profondeur le modèle d’affaires de ces firmes.
Pendant des décennies, on a considéré leurs puces comme des produits de masse relativement bon marché. Pourtant, la vie moderne ne fonctionnerait plus sans elles. Sans ces composants, impossible de guider une voiture, de stocker des photos sur un téléphone ou de passer des appels avec des écouteurs sans fil.
Beaucoup n’ont réellement pris conscience du rôle central des cartes qu’au moment de la pandémie de Covid-19. Soudain, davantage d'individus sont restés chez eux et ont acheté ordinateurs portables, télévisions ou consoles de jeux. La réorganisation des chaînes d'approvisionnement a engendré une pénurie mondiale. Les puces pour voitures manquaient, tout comme celles pour les smartphones ou les écouteurs sans fil.
«RAMmageddon» imminent
Cette pénurie s'est presque résorbée aussi vite qu’elle était apparue. Sauf que l’IA a pris le relais au passage. Les puces se font de nouveau rares et, cette fois, la situation pourrait durer. On la doit aux Gafam: Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft. En 2024, ils ont consacré 217 milliards de dollars aux data centers; en 2025, ce montant devrait atteindre 360 milliards, et pour 2026, ils ont annoncé les 650 milliards déjà mentionnés.
Ce boom d’investissement est d’une telle ampleur, il engloutit de telles quantités de cartes mémoire, que les fabricants ne suivent plus. Les prix ont fortement augmenté. Pour un type de puce en particulier, la hausse a atteint 75% entre décembre et janvier. Les cours boursiers des fabricants de semi-conducteurs s’envolent.
Marché florissant pour les uns, «crise des puces» pour les autres. Et celle-ci ne fait sans doute que commencer, au vu des investissements futurs. Avec un humour teinté de fatalisme, les commerçants parlent ainsi d’un «RAMmageddon» imminent en référence aux cartes Ram. Elon Musk, le patron de Tesla, n'y échappe pas. Il estime devoir construire sa propre usine. «Sans quoi nous fonçons droit dans le mur».
La Suisse pas épargnée
Le fabricant japonais de la PlayStation, Sony, songe désormais, selon Bloomberg, à repousser le lancement de sa prochaine console à 2028, voire 2029. Son concurrent Nintendo, à qui l’on doit notamment Super Mario, réfléchit à des hausses de prix pour la Switch. D’après le Wall Street Journal, le fabricant d’ordinateurs portables Dell a déjà augmenté le tarifs de certains modèles de 30%. Acer propose, lui, des PC d’entrée de gamme dotés de quelques gigaoctets de mémoire en moins. Enfin, Samsung a mis en garde contre des hausses de prix dans son électronique grand public.
Et la tendance a atteint la Suisse. Le porte-parole de Digitec Galaxus, Tobias Heller indique une hausse des coûts des ordinateurs allant de quelques pour cent à plusieurs dizaines de pour cent:
La filiale de Migros s’attend également à des téléphones plus chers. «L’ampleur exacte reste toutefois difficile à estimer à ce stade», dit le communicant.
Du côté des entreprises, Logitech a récemment souffert. Le fabricant romand d’accessoires informatiques a perdu environ un quart de sa valeur boursière depuis novembre. Le renchérissement des puces devrait accroître ses coûts. Parallèlement, son chiffre d’affaires pourrait reculer si des prix plus élevés dissuadent la clientèle.
Il existe toutefois aussi des gagnants en Suisse, à savoir les fournisseurs de ces gros fabricants. Selon la Banque cantonale de Zurich, Comet et VAT devraient bénéficier d’une dynamique favorable en bourse dans les deux ans. A titre d'exemple, le cours de l'action Comet a déjà progressé de 60 % ces six derniers mois. Ainsi, même en Suisse, l'essor historique de l'intelligence artificielle profite à de nombreux acteurs.
Traduit de l'allemand par Valentine Zenker
