Voici pourquoi l’industrie suisse a perdu 15 000 emplois
Le bilan des dernières années est morose pour l’industrie suisse. Depuis quatre ans, elle perd des commandes. Depuis trois ans, son chiffre d’affaires recule. Et depuis deux ans, elle ne voit plus d’autre solution que de supprimer des emplois.
Un tel chiffre évoque une récession, une crise grave, voire une désindustrialisation. Mais que se cache-t-il réellement derrière ces pertes?
Des milliers de postes disparaissent en Suisse
Tout a commencé à l’automne 2023. Depuis lors, les suppressions d’emplois se multiplient dans l’industrie. Au sein de l’Union syndicale suisse (USS), qui tient un registre précis des licenciements collectifs, le collaborateur responsable s’est soudain retrouvé débordé. Ainsi, le verrier Vetropack ferme une usine dans le canton de Vaud et supprime 180 postes. L’équipementier automobile DGS délocalise un site en République tchèque. Avec Thyssenkrupp Presta, un autre fournisseur de l’automobile procède à des réductions massives d’effectifs: en Suisse orientale, environ 570 employés sont concernés.
Les statistiques font rapidement apparaître une nouvelle tendance. A partir de l’été 2023, le nombre d’emplois recule dans toutes les branches de l’industrie manufacturière, comme le montrent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique. Seule exception: l’industrie pharmaceutique, soumise depuis longtemps à des dynamiques différentes. Pour le reste, la tendance est à la baisse partout jusqu’au troisième trimestre 2025. Autrement dit, jusqu’au bout.
Les pertes d’emplois à plein temps sont les plus importantes dans la transformation des métaux, avec environ 3600 postes supprimés. Le secteur de la construction mécanique perd près de 2600 emplois, et la fabrication de montres ainsi que de matériels de traitement des données environ 2200. Au total, dans l’ensemble de l’industrie manufacturière hors pharmacie, quelque 2,5% des emplois disparaissent en deux années difficiles, soit environ 15 000 postes à plein temps.
Est-ce un effondrement de l'industrie?
Chaque licenciement est une épreuve, un choc pour les personnes concernées. Du point de vue de l’industrie, on peut toutefois se demander s’il ne s’agit pas simplement d’un phénomène temporaire, d’une fluctuation conjoncturelle dans un secteur cyclique. Les emplois ont peut-être disparu aujourd’hui pour revenir dans deux ans. Ou bien la Suisse perdra-t-elle définitivement ces milliers de postes? Des pans entiers de son industrie sont-ils sur le point de s’effondrer?
S’il ne s’agissait que d’une fluctuation cyclique, elle serait en tout cas particulièrement longue. Même par rapport à 2019, dernière année avant la pandémie de coronavirus, l’industrie a continué de perdre des emplois.
Depuis 2019, l’Europe a d’abord subi le choc du coronavirus, puis une phase de forte croissance, encore stimulée par les aides publiques. Cette période a ensuite été suivie d’une crise énergétique, d’une concurrence accrue en provenance de Chine et, plus récemment, de la politique douanière chaotique du président américain Donald Trump. L’Europe s’est ainsi retrouvée, à terme, plongée dans une crise industrielle.
L'horlogerie tient mieux le coup
Cette atonie européenne a, selon Alexander Koch, économiste à la Banque Raiffeisen, maintenu durablement à un bas niveau les commandes et le taux d’utilisation des capacités de nombreuses entreprises industrielles suisses.
L’industrie chimique a ensuite été particulièrement touchée, avec une baisse de 20% des effectifs, soit 6000 emplois en chiffres absolus. Le secteur de l’imprimerie compte aujourd’hui 4600 postes de moins, la transformation des métaux environ 3800, et l’industrie électrique, un peu plus modeste, près de 4400.
La construction mécanique est tout juste parvenue à maintenir son niveau d’emploi; toute croissance était exclue. Seuls les fabricants de montres et de matériels de traitement des données ont réussi à progresser, avec 3500 emplois supplémentaires. Au total, le bilan depuis la pandémie est négatif: sur six ans, 12 000 postes à plein temps ont été supprimés.
Une récession industrielle sont réunies
Quelle est la gravité de la situation? Il s’agit assurément d’une récession. A l’institut KOF de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, l’expert Michael Siegenthaler souligne la tendance négative de la création de valeur. Celle-ci recule depuis près de quatre ans, quasiment chaque trimestre. Au total, plus de 10% de la création de valeur réelle totale ont déjà été perdus.
Par définition, une telle récession est caractérisée par une baisse de la création de valeur sur deux trimestres consécutifs. Autrement dit, la Suisse vit une récession industrielle depuis déjà quatre ans.
Il s’agit toutefois d’une récession industrielle, et non d’une récession de l’ensemble de l’économie. Depuis le boom post-Covid, l’économie suisse croît plus lentement et souffre d’une hausse du chômage. Malgré cela, elle a continué de progresser et a encore créé environ 50 000 emplois supplémentaires. D’un côté, la croissance; de l’autre, le recul industriel.
Voici la question centrale
L’industrie perd ainsi en importance, et sa part dans l’économie globale diminue. Ce phénomène n’a toutefois rien de nouveau: il s’inscrit dans une tendance de long terme observée depuis des décennies. La question centrale est de savoir si les pertes d’emplois peuvent être stoppées. Pour cela, il faudrait à nouveau davantage de commandes. Une reprise est-elle en vue ? En Allemagne, certains signes récents laissent entrevoir un possible redressement conjoncturel.
Chez Swissmem, l’association de l’industrie technologique, Jean-Philippe Kohl se montre confiant. Le responsable de la politique économique rappelle que, après les crises, l’emploi finit toujours par se redresser.
Selon lui, les responsables politiques doivent les y aider en créant les meilleures conditions possibles, par exemple par la conclusion de nouveaux accords de libre-échange.
L’association Swissmechanic appelle elle aussi à un soutien politique. Son président, Nicola Tettamanti, met en garde:
A l’étranger, l’Etat influence désormais directement la manière et les lieux d’investissement des entreprises.
Les PME industrielles orientées vers l’exportation et leurs fournisseurs sont particulièrement menacés, notamment en Suisse orientale, au Tessin et dans l’Arc jurassien.
Critiques à l’encontre de la Banque nationale suisse
Du côté des syndicats, les critiques visent la Banque nationale. Selon Daniel Lampart, économiste en chef de l’USS, des branches industrielles clés en Suisse, comme la construction mécanique et la transformation des métaux, sont en déclin depuis près de vingt ans. Le nombre d’emplois y recule depuis 2008, année de la crise financière mondiale et du début de la forte appréciation du franc suisse.
L’institut KOF n’anticipe pas de reprise significative. Autrement dit, selon ses prévisions, l’industrie suisse ne parviendra pas à rattraper, au cours des deux ans et demi à venir, la perte de création de valeur enregistrée depuis 2022. L’économiste du KOF Michael Siegenthaler conclut:
(adapt. dal)
