Voici ce qui se passe au sein du pouvoir iranien
Vendredi dernier, le ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran, Abbas Araghtchi, a affirmé que le détroit d’Ormuz était «entièrement ouvert» au trafic commercial.
Une déclaration immédiatement contredite par un responsable de la Garde révolutionnaire iranienne (IRGC), qui a répliqué: «Nous l’ouvrirons sur ordre de notre chef, l’imam Khamenei – et non à cause des tweets de n’importe quel idiot.»
Dès le lendemain, la marine des Gardiens de la révolution a attaqué plusieurs navires marchands. Dans le même temps, l’IRGC a assuré considérer le détroit comme de facto fermé, interdisant le passage à «tout navire, quelle que soit sa nature ou sa nationalité». Les agences de presse Tasnim et Fars, proches des Gardiens, ont même dénoncé les propos d’Araghtchi comme un «manque total de tact».
Des signes de tensions internes
Ces contradictions publiques entre institutions du régime iranien sont perçues par plusieurs observateurs comme le signe d’une lutte de pouvoir interne entre factions concurrentes. D’autres éléments vont dans le même sens. Environ une semaine après le début du conflit, le président Massoud Pezeshkian a présenté ses excuses aux pays du Golfe touchés par des attaques iraniennes, déclarant:
Il a ajouté que les forces armées iraniennes cesseraient désormais toute attaque contre les pays voisins, «sauf si nous sommes attaqués». Mais sur le terrain, les frappes de drones et de missiles ont continué. Dans le camp des lignes dures, les critiques ont fusé. Le député Mohammad Manan-Raisi a notamment dénoncé «des excuses humiliantes» et estimé que les propos du président suscitaient «un profond regret». Le site islamiste Raja News est allé jusqu’à écrire: «Qu’on lui retire le micro!»
Les divergences apparaissent également sur la question des négociations avec les Etats-Unis, prévues au Pakistan. Le ministère des Affaires étrangères évoque la poursuite de discussions, sans calendrier précis, tandis que des médias proches de l’IRGC affirment au contraire que l’Iran aurait refusé de continuer les pourparlers, jugeant les exigences américaines «excessives». Lors du premier cycle de négociations à Islamabad, des positions très différentes auraient déjà été défendues par les diverses factions iraniennes.
Les pragmatiques au pouvoir politique
Cette ligne de fracture ne date pas du conflit actuel. Elle existait déjà auparavant, même si elle était jusqu’ici contenue par l’autorité du guide suprême Ali Khamenei. D’un côté, on retrouve le pôle dit pragmatique: le président Massoud Pezeshkian, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghtchi, ainsi qu’une partie de la direction parlementaire, dont Mohammad Ghalibaf. Bien que considéré comme un ancien dur, ce dernier s’inscrirait désormais dans une logique de gestion et de stabilisation.
Une partie du clergé traditionnel soutient également cette approche. Ce camp privilégie la désescalade et reste ouvert à une solution négociée.
Les partisans de la ligne dure autour de l’IRGC
Face à eux, la Garde révolutionnaire incarne le pôle le plus radical. Sous le commandement du général-major Ahmad Vahidi, elle s’appuie sur une partie du clergé alignée autour de Mojtaba Khamenei, fils de l’ancien guide suprême Ali Khamenei, mort au début du conflit. L’IRGC constitue une structure militaire et sécuritaire tentaculaire: forces terrestres, navales et aériennes, renseignement propre, environ 200 000 hommes, sans compter la milice des Bassidjis, forte de plusieurs millions de membres.
Véritable Etat dans l’Etat, elle contrôle aussi des pans entiers de l’économie. Sa stratégie repose sur la pression militaire, notamment via des frappes de missiles et la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz.
L'armée régulière est marginalisée
L’armée régulière iranienne, généralement appelée «Artesh», est fortement affaiblie par les combats ainsi que par la mort de son chef d’état-major, Abdolrahim Mousavi – qui constituait un relais important avec l’IRGC. Depuis les débuts de la République islamique, l’Artesh et les Gardiens de la révolution entretiennent une relation de rivalité, ces deux forces armées se disputant ressources et influence.
L’armée étant toutefois généralement moins idéologisée que l’IRGC, qui se considère comme le garant de la révolution islamique. Certaines unités de l’armée régulière soutiennent probablement la direction politique, d’autant que l’IRGC bénéficie de sa proximité avec le pouvoir religieux pour obtenir une allocation privilégiée en munitions et en équipements.
Un clergé également divisé
Le clergé chiite occupe formellement une position centrale dans la République islamique: il contrôle l’Assemblée des experts – chargée de désigner officiellement le nouveau guide suprême – ainsi que le Conseil des gardiens, qui sélectionne les candidats.
Mais les mollahs sont, comme indiqué, divisés en deux camps: les partisans de la ligne dure autour de Mojtaba Khamenei, et des religieux davantage pragmatiques, qui soutiennent la direction politique.
Un vide de pouvoir exploité par les Gardiens
La Garde révolutionnaire, sous le commandement de Vahidi, est parvenue à exploiter le vide de pouvoir apparu après la mort d’Ali Khamenei. Son successeur, Mojtaba Khamenei, ne dispose ni de l’autorité religieuse de son père – n’étant pas ayatollah mais seulement hodjatoleslam – ni de la même légitimité institutionnelle. Sa succession est en outre entachée de soupçons de transmission dynastique, difficilement compatible avec le fonctionnement de la République islamique.
Par ailleurs, le nouveau guide suprême aurait été blessé lors de l’attaque ayant coûté la vie à son père et ne s’est, depuis, pas montré en public. L’ensemble de ces éléments suggère qu’il dépend fortement du soutien de l’IRGC, qui prend progressivement un rôle accru dans les décisions stratégiques, tandis que le président et le Parlement voient leur influence décliner.
Les ambitions du général Vahidi dépasseraient, toutefois, le seul cadre militaire. Déjà impliqué dans l’attentat contre un centre communautaire juif en Argentine en 1994 et dans la répression des manifestations de 2022, il aurait cherché à imposer la domination de l’IRGC dans les négociations internationales, notamment celles menées à Islamabad.
Dans une analyse, l’Institute for the Study of War estime que le contrôle croissant exercé par l’IRGC sur le processus décisionnel iranien indique que les responsables politiques actuellement engagés dans des négociations avec les Etats-Unis ne sont pas habilités à définir de manière autonome les positions de négociation de l’Iran.
Ces acteurs, davantage pragmatiques, auraient été progressivement marginalisés par la Garde révolutionnaire. Si cette analyse se vérifie, les perspectives des prochains cycles de négociations apparaissent donc peu encourageantes. (trad. tib)
