La guerre en Ukraine révèle un retard «stupéfiant» de l'Europe
Les récentes attaques aériennes russes ont causé de lourds dégâts en Ukraine, tuant des dizaines de personnes. Depuis plusieurs semaines, la Russie intensifie ses frappes, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky dénonce des manquements dans le domaine de la défense aérienne. Le problème: une production d'armes trop lente en Occident, alors que la demande augmente simultanément à cause des guerres en Iran et en Ukraine.
La Russie a considérablement augmenté sa production d'armements ces dernières années, qu'il s'agisse de drones, de missiles de croisière ou de missiles balistiques. Selon le commissaire européen à la défense Andrius Kubilius, la Russie produit toujours nettement plus d'armes que l'Union européenne. Pour les seuls missiles de croisière, la production russe serait près de quatre fois supérieure à celle des pays de l'UE.
Selon les données publiées chaque mois par le rapport d'analyse Monitor Luftkrieg Ukraine, la Russie fabrique actuellement bien plus de missiles balistiques que l'ensemble de l'Occident ne produit de missiles intercepteurs.
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L'importance des missiles et systèmes Patriot
Cela se vérifie aussi sur le terrain. «La quantité de missiles qui arrivent a considérablement augmenté ces dernières années», a déclaré à l'AFP Guntram Wolff, expert en défense au sein du groupe de réflexion bruxellois Bruegel, en évoquant les attaques russes.
Intercepter cette quantité de projectiles est extrêmement coûteux et, s'agissant en particulier des missiles de croisière et des missiles balistiques, ne peut se faire qu'avec des systèmes modernes et onéreux, comme les Patriot.
Le système américain de défense aérienne Patriot joue un rôle crucial dans la protection des villes et des infrastructures ukrainiennes. Un système coûte environ 400 millions de dollars (soit environ 311 millions de francs), et un missile intercepteur entre un et quatre millions de dollars selon le modèle.
Les pays de l'Otan et leurs alliés peuvent, quant à eux, acheter des armes pour l'Ukraine aux Etats-Unis via l'initiative Purl. En ce sens, l'Allemagne a annoncé cette semaine qu'elle livrerait à l'Ukraine «plusieurs centaines de missiles Patriot», mais sur une période de quatre ans.
Des stocks européens qui s'épuisent
Car la demande est élevée à l'échelle mondiale. Le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, a estimé l'année dernière à dix ans le délai de livraison d'un nouveau système Patriot. Selon l'expert en armement Fabian Hoffmann, du Centre for European Policy Analysis (CEPA), les acheteurs doivent également attendre au minimum un an et demi pour obtenir un nouveau missile intercepteur.
Même si aucun chiffre public n'est disponible sur les stocks de missiles de défense aérienne, quatre années de guerre en Ukraine ont réduit les réserves. Le fabricant du Patriot, Raytheon, peut produire environ douze systèmes de défense aérienne par an, ainsi que quelque 650 missiles intercepteurs, selon les estimations.
D'après Hoffmann, la demande va encore augmenter en raison de la guerre contre l'Iran, «les Etats du Golfe souhaitant reconstituer leurs stocks après la guerre». On estime que rien que dans les premiers jours du conflit en Iran, 800 missiles Patriot ont été tirés. C'est plus que ce que l'Ukraine a utilisé au total au cours des trois dernières années, selon des informations transmises par des membres du gouvernement ukrainien à des médias. Pour décrire ce dilemme, Hoffmann résume:
Le gouvernement américain peut, selon l'évolution de ses priorités politiques, intervenir dans l'ordre des livraisons.
Une Europe à la traîne en matière de production
En réponse à cette dépendance, des responsables politiques et des experts réclament un développement rapide des capacités de production européennes pour des systèmes de défense aérienne propres, tels que l'Iris-T SLM ou le Samp/T.
Il est «stupéfiant» de voir à quelle lenteur les choses avancent en la matière, a déclaré l'analyste Guntram Wolff. Le secrétaire général de l'Otan Rutte et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ont une nouvelle fois exhorté jeudi à accélérer les investissements et la production.
L'Ukraine, quant à elle, fait tout ce qui est en son pouvoir pour pallier les pénuries de défense aérienne. Ainsi, des experts ukrainiens prêtent main-forte aux Etats du Golfe dans la lutte contre les drones iraniens. En plus de quatre ans de guerre, le pays est devenu un pionnier en matière de drones. Son taux d'interception se situe par ailleurs entre 80 et 90%, selon Monitor Luftkrieg Ukraine, et atteint 35% pour les missiles balistiques.
En échange de cette aide, le président Zelensky espère obtenir des Etats concernés une aide en armements, des systèmes de défense aérienne ou des financements.
Par ailleurs, l'Ukraine a récemment élargi ses attaques aux sites de production de l'industrie d'armement russe et aux centres logistiques. «Si moins de missiles peuvent être envoyés, la défense s'en trouve facilitée», commente Wolff.

