Les drones russes sont un problème en Europe: voici ce que l'Otan prépare
Les Etats membres de l'Otan ont commencé à abattre des drones russes au-dessus de leur territoire commun. La retenue observée depuis des années face à ce type d'incursions s'effrite ainsi peu à peu. La raison en est la multiplication des incidents liés aux drones sur le flanc est de l'Alliance militaire, impliquant notamment des violations répétées de l'espace aérien d'Etats membres. L'un de ces incidents a fait des blessés.
Certes, l'Otan parvient à intercepter des drones à l'aide de chasseurs. Cependant, à long terme, l'Europe se retrouve face à un problème de coût, car l'utilisation de missiles air-air coûteux est difficilement tenable en cas d'incidents fréquents.
Un impact en Roumanie comme tournant
Des drones russes pénètrent sur le territoire de l'Otan depuis plus longtemps que cette seule année. Ainsi, depuis 2023, plusieurs engins volants se sont écrasés du côté roumain du Danube lors d'attaques contre des ports ukrainiens. En septembre 2025, des chasseurs alliés ont pour la première fois abattu au moins trois de 19 drones russes recensés en une seule nuit au-dessus de la Pologne.
En décembre, la Turquie a détruit un drone venant de la mer Noire, dont l'origine est restée indéterminée. Au-dessus de l'Estonie et de la Lettonie, des chasseurs de l'Otan ont par ailleurs abattu en 2026 plusieurs quadricoptères ukrainiens ou présumés ukrainiens, probablement déviés de leur trajectoire à la suite de mesures de brouillage russes.
La Roumanie est particulièrement touchée. Le ministère de la défense à Bucarest a recensé, depuis le début de l'année, plus de 25 cas de pénétration non autorisée de drones dans l'espace aérien ou maritime national.
Selon l'analyste roumain en sécurité Iulian Chifu, c'est l'impact survenu à Galați (est) qui a constitué le tournant. Une enquête du ministère a révélé qu'un drone Geran-2 de fabrication russe, doté d'une charge explosive d'environ 30 kilos, avait touché le toit d'un immeuble d'habitation et blessé deux personnes. Le 24 juillet, un F-16 roumain a détruit pour la première fois un drone au-dessus du territoire national. Trois autres destructions ont suivi.
A la recherche de solutions moins onéreuses
Ces interventions montrent que l'Otan est capable de réagir. Mais elles montrent aussi pourquoi les chasseurs seuls ne constituent pas une solution durable. Le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, avait déjà résumé ce déséquilibre en mai:
L'Otan aurait besoin de systèmes moins coûteux et pourrait, à cet égard, s'inspirer de l'Ukraine.
👉 L'actu en direct sur la guerre en Ukraine, c'est ici
Les drones intercepteurs constituent une issue possible. La Pologne a déjà reçu le système américain Merops. Les drones intercepteurs de ce dernier, les Surveyor, coûtent chacun environ 15 000 dollars (12 000 francs). Selon le général de brigade américain Curtis King, Merops serait responsable, selon une estimation prudente, d'environ 40% des destructions de drones Shahed en Ukraine.
Cette technologie moins onéreuse pose toutefois un nouveau problème. L'expert en aviation Justin Bronk souligne les besoins considérables en personnel et en logistique qu'engendreraient des milliers de tels systèmes déployés le long de l'ensemble du flanc est de l'Otan. Pour des intrusions isolées, les chasseurs resteraient donc, pour l'instant, plus simples à engager.
Un mur de drones d'ici 2027
Les Etats situés à l'est de l'Otan misent pour cette raison sur une défense échelonnée. La Pologne acquiert 18 batteries du système SAN, qui combinent canons antiaériens, missiles et drones intercepteurs. La Roumanie commande quant à elle 24 systèmes Skyranger et sept systèmes Skynex auprès de Rheinmetall.
Ces briques nationales doivent, à terme, donner naissance à un réseau européen. La European Drone Defence Initiative de l'Union européenne vise à détecter, suivre et neutraliser les drones. Les capacités nationales doivent ainsi participer à la constitution d'une image de situation commune. Le projet sera par ailleurs étroitement coordonné avec l'Otan et viendra compléter ses plans de défense régionaux.
Les premiers éléments de défense doivent être opérationnels d'ici fin 2026. Le mur anti-drones européen doit, quant à lui, être pleinement fonctionnel fin 2027. D'ici là, les chasseurs restent la principale voie de repli.
Lors du sommet de l'Otan de début juillet à Ankara, les Alliés ont par ailleurs lancé l'initiative «Drone Edge»: au cours des cinq prochaines années, 40 milliards de dollars (32,1 milliards de francs) doivent être investis dans des systèmes sans pilote. L'Alliance entend aussi former nettement plus de pilotes de drones.
Pourquoi la technologie seule ne suffit pas
La mise en place d'un bouclier fiable dépendra aussi de la coordination précise entre les Etats de l'Otan. Ulrike Franke, du European Council on Foreign Relations, met en garde contre un mélange confus de projets nationaux, européens et otaniens. Un manque de coordination pourrait entraîner des doublons et retarder la mise en place d'une coordination commune.
Une réaction adaptée aux incidents liés aux drones est également compliquée par le fait que l'origine et l'intention d'un incident ne peuvent pas toujours être établies avec certitude.
Ce problème est connu dans d'autres domaines de la guerre hybride. Par exemple, des représentants du gouvernement ukrainien attribuent à la guerre électronique russe le fait que des drones d'attaque ukrainiens dévient de leur trajectoire. Les forces armées lettones considèrent elles aussi de telles mesures de brouillage comme l'explication la plus probable de l'un des incidents récents. En effet, des engins volants censés initialement frapper des cibles en Russie ont, à plusieurs reprises, atterri dans les pays baltes et en Finlande.
Le problème se reflète aussi dans une analyse du portail spécialisé Defence Blog. Selon celle-ci, des sites de l'industrie de défense situés dans cinq pays européens ont été touchés en 2026 par des incendies, des explosions ou des actes de sabotage. Seules les autorités tchèques et estoniennes examinent une éventuelle implication russe, qui n'a toutefois pas encore été prouvée à ce jour.
Plus de soupçons que de certitudes
Le Munich Security Report 2026 recense, sur la base de données du projet d'observation des conflits Acled, environ 150 incidents hybrides présumés russes survenus entre 2022 et 2025 dans des Etats de l'UE et de l'Otan. Cela inclut aussi bien le sabotage, l'espionnage et les survols de drones que les cyberattaques. Bien souvent, les auteurs de ces agissements ne peuvent souvent pas être identifiés avec certitude.
Même lorsqu'un drone est clairement identifié, sa destruction reste délicate. Les Etats de l'Otan redoutent des dommages causés par la chute de débris, ainsi qu'une nouvelle escalade avec la Russie. La Roumanie n'a ainsi autorisé son armée à abattre des drones et des avions en temps de paix qu'au printemps 2025.
Il s'est toutefois avéré que le prix politique à payer pour laisser passer un engin volant peut parfois être plus élevé que celui de sa destruction. C'est un exercice d'équilibriste que l'Otan tente de mener face à de nombreuses menaces hybrides. (trad. ysc)

