La France vote et le RN pourrait remporter des «victoires considérables»
Quel est le grand fait nouveau des élections municipales françaises des 15 et 22 mars?
Bruno Cautrès: C’est le fait que la France insoumise, apparue en 2016, qui est donc de création récente, s’implique pleinement dans ce scrutin.
Cela n’avait pas été le cas lors des dernières municipales, en 2020?
LFI, la formation de Jean-Luc Mélenchon, avait enjambé les élections de 2020 en soutenant à l’époque une centaine de collectifs locaux. On a donc là effectivement quelque chose de nouveau et qui est une donnée très importante. Cela veut dire que la France insoumise commence à être en situation de concurrence avec les écologistes et les socialistes au niveau local.
Les derniers propos teintés d’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon – le 26 février à Lyon et le 1er mars à Perpignan dans des meetings de campagne en vue des municipales – compliquent-ils les reports de voix au sein de la gauche dans l’entre-deux-tours?
Ce qui est certain, c’est que cela ne les facilite pas. Sans doute qu’en fonction des configurations locales, les déclarations polémiques de Jean-Luc Mélenchon peuvent avoir un effet. Mais bien évidemment, si des électeurs écologistes, communistes ou socialistes se retrouvent dans un cas de figure, où, au second tour, ils auraient le choix entre un insoumis et un Rassemblement national, hypothèse peu probable, on imagine que ce ne serait pas du tout la même chose pour eux que s’il s’agissait de contrecarrer un élu local des Républicains, par exemple.
C’est-à-dire?
Le réflexe d’unité de la gauche fonctionnera plus facilement face à un candidat d’extrême droite que face à un candidat de la droite classique ou du centre droit, étant donné l’odeur de soufre qui se dégage de Jean-Luc Mélenchon et plus globalement de son parti.
En somme, on assiste à une revanche de la droite de gouvernement, qui peut à son tour, après y avoir été elle-même tenue par la gauche pendant trente ans vis-à-vis du Rassemblement national, sommer la gauche de faire un «barrage républicain» à la France insoumise. Ce barrage peut-il aujourd’hui fonctionner au détriment de LFI?
Ce qui est certain, c’est que le sentiment de faire barrage, à gauche, ensemble, au Rassemblement national, reste une dimension d’opinion très partagée. Mais, encore une fois, les évolutions constatées au sein de LFI compliquent la donne.
La position nationale du parti socialiste est plus mesurée. Elle demande à voir au cas par cas, au niveau local. Quoi qu’il en soit, les mécanismes d’union de la gauche ne sont plus aussi fluides qu’auparavant. Pour autant, on constate qu’il y a déjà eu, dans l'histoire de la gauche, des moments d’une très grande tension, qui n’empêchaient quand même pas de se retrouver dans les élections locales.
Combien de municipalités vise LFI?
Ils ont mis beaucoup d’effort sur cinq ou six municipalités. Parmi celles-ci, Roubaix, Villeneuve d’Ascq, Lille, toutes dans le Nord de la France, où Jean-Luc Mélenchon a réussi de bons scores à l’élection présidentielle de 2022. Ils fondent aussi des espoirs sur Limoges, dans le centre du pays.
LFI, notamment à Roubaix, semble convoiter le vote dit musulman.
Il est certain que l’un des objectifs politiques de la France insoumise, c’est de susciter les votes des Français issus des différentes vagues d’immigration, notamment celles venant d’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Nord. Ce, pour des raisons profondément politiques, renvoyant au message de la France insoumise, celui d’une France qui doit davantage intégrer les différentes origines et qui doit davantage accepter ce creuset multicomposite et multiculturel. Mais aussi pour des raisons électorales.
Dans quel sens?
Cette recherche de voix spécifiques n’est pas propre à LFI. Chaque formation politique cherche à maximiser ses gains auprès de populations plus ou moins ciblées.
En 2020, les Ecologistes, qui s’appelaient alors Europe Écologie Les Verts, avaient marqué un très grand coup en remportant trois grosses municipalités: Lyon, Bordeaux et Strasbourg. Risquent-ils de les perdre six ans plus tard?
Oui. C’est en tout cas ce que disent des sondages, qu’il faut toujours prendre avec prudence.
A quoi cela tient-il?
Ce, compte tenu de la problématique du pouvoir d’achat, du contexte politique national de chaos et du contexte international pas moins inquiétant. Mais cela ne veut pas dire que la thématique du cadre de vie et du bien vivre, qui n’est pas celle d’une écologie plus idéologique que continuent de porter les Verts français, a perdu, elle, de l’importance.
A qui pourraient revenir Lyon, Bordeaux et Strasbourg?
Vraisemblablement à la droite classique ou au centre droit, comme avant 2020 s'agissant de Lyon et Bordeaux, alors que Strasbourg était socialiste.
Le Rassemblement national, qui détient une dizaine de mairies, dont Perpignan dans le Sud et Hénin-Beaumont dans le Nord, pourra-t-il faire mieux cette fois-ci?
On peut raisonnablement s’attendre à une progression du RN aux présentes municipales, en tout cas à voir son nombre de conseillers municipaux augmenter, ce qui est très important en vue des élections sénatoriales de septembre prochain – l’élection du Sénat est un scrutin indirect, où les électeurs sont des élus locaux. Il faut ici prendre en considération un point très important.
Lequel?
Le RN ne présente que 600 listes, sachant que l’écrasante majorité des 35 000 communes françaises compte moins de 1000, voire moins de 500 habitants.
Cette fois-ci, le Rassemblement national a surtout voulu investir les villes moyennes. En termes d’analyse, il ne faudra évidemment pas interpréter le score national du RN, cela n’aurait aucun sens. Le RN est bien plus performant dans les élections nationales. On peut s’attendre à ce qu’il progresse aux municipales là où il a beaucoup de députés.
Le RN pourrait-il remporter Marseille?
C’est l’une des hypothèses. Son candidat Franck Allisio est crédité de bons scores. Mais il a un maire sortant en face de lui, le socialiste Benoît Payan, qui a quand même fait l’unité de la gauche en dehors de la France insoumise. Le candidat insoumis dans la cité phocéenne, Sébastien Delogu, a dit qu’il prendrait ses responsabilités avant le second tour, ce qui veut dire qu’il appellerait sans doute à voter Benoît Payan.
Un autre événement considérable serait la défaite face à un communiste du sortant au Havre, Edouard Philippe, l’ancien premier ministre d’Emmanuel Macron et leader du parti Horizon, prétendant à présidentielle de 2027.
Reste Paris. Paris peut-il basculer à droite avec Rachida Dati après 25 ans de mairie socialiste alliée aux écologistes?
Beaucoup de choses dépendront des résultats du premier tour et des attitudes dans l’entre-deux-tours, sachant que les candidats atteignant 10% au premier tour pourront se maintenir. La situation optimale pour la gauche emmenée par le socialiste Emmanuel Grégoire serait que la candidate de la France insoumise, Sophia Chikirou, ne puisse pas se maintenir au second tour, Emmanuel Grégoire ayant réfuté l’idée même de négociations entre les deux tours avec LFI. Le socialiste n’aurait alors plus qu’à appeler les électeurs LFI, sans passer le moindre accord avec eux, à faire barrage à la droite incarnée par Rachida Dati, soutenue par Les Républicains, la favorite des sondages dans la configuration la plus confortable pour elle.
Quelle configuration?
Celle, mais cela est peu probable, où Rachida Dati se retrouverait seule au second tour face à Emmanuel Grégoire, sans avoir à passer là non plus d’accord avec la candidate Reconquête Sarah Knafo ou le candidat Horizon Pierre-Yves Bournazel.
Au terme de ces municipales, la France devrait pencher plutôt à droite ou plutôt à gauche?
Plutôt à droite.
