Elle explique pourquoi «les décès risquent d'exploser à Gaza»
A Gaza, la trêve ne tient qu'à un fil. Depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 10 octobre dernier, l'enclave a été bombardée à plusieurs reprises. Selon le ministère gazaoui de la santé, au moins 345 Palestiniens ont été tués par les frappes de l'Etat hébreu au cours du dernier mois et demi.
Parallèlement, la malnutrition et l'insalubrité font proliférer les maladies, alors que l'entrée de l'aide reste compliquée, dénoncent les organisations humanitaires. Claire San Filippo, responsable des opérations d'urgence à Gaza pour Médecins sans frontières (MSF), nous raconte la situation sur place.
Le cessez-le-feu est entré en vigueur le 10 octobre dernier dans la bande de Gaza. Quelle est la situation aujourd'hui?
Claire San Filippo: Nous constatons que le cessez-le-feu n'a pas mis un terme définitif à la violence. Son niveau a baissé, mais elle est toujours présente, presque au quotidien. Nos équipes continuent de soigner des Palestiniens blessés par des frappes aériennes et des tirs israéliens. Le 19 novembre dernier, par exemple, ces attaques ont fait des dizaines de morts et de nombreux blessés.
Globalement, la situation humanitaire reste catastrophique. Les besoins sont immenses. Malgré le cessez-le-feu, la population continue aujourd'hui de subir les effets de la guerre génocidaire menée par Israël depuis deux ans.
Quels sont les principaux problèmes dont souffre actuellement la population gazaouie?
Les conditions de vie sont catastrophiques. Les personnes vivent entassées dans des tentes de fortune, parfois inondées par les pluies, ou dorment à ciel ouvert au milieu de décombres, d'ordures et d'égouts qui débordent. C'est un terrain propice à la propagation des maladies.
Quelles sont les principales maladies que vous avez recensées?
Plus de 70% des consultations dans nos centres de santé du sud de la bande de Gaza concernent des maladies liées aux mauvaises conditions de vie.
L'insalubrité, les mauvaises conditions de vie et la malnutrition ont également un impact négatif sur la guérison des blessés. Ces derniers développent des infections et des surinfections évitables, pouvant entraîner la perte d'un membre, voire de la vie.
Le 22 août dernier, les Nations unies ont déclaré la famine dans la bande de Gaza. Comment la situation a-t-elle évolué depuis?
Juillet et août ont été les mois les plus durs. Même nos collègues, qui avaient pourtant un travail et un salaire, ne pouvaient pas s'alimenter parce qu'il n'y avait rien à acheter. Beaucoup de nos collaborateurs ne mangeaient qu'une fois par jour, voire tous les deux jours. Aujourd'hui, la situation s'est améliorée. Beaucoup de familles continuent à avoir un accès limité à la nourriture, ce qui est particulièrement problématique pour les personnes vulnérables et les enfants.
L'été dernier, les distributions d'aide humanitaire gérées par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) tournaient systématiquement au massacre. Est-ce toujours le cas?
Nous avions dénoncé à de multiples reprises la militarisation de l'aide humanitaire et le système institutionnalisé de violence, de famine et de déshumanisation mis en place par la GHF. En l'espace de sept semaines, nous avons recensé 1380 personnes blessées lors de ces distributions. Et ce, dans seulement deux de nos centres. Depuis le cessez-le-feu, la GHF n'est plus active, et la distribution se fait sous l'égide des Nations unies.
Combien d'aide humanitaire rentre actuellement dans l'enclave?
200 à 250 camions par jour, alors que le plan Trump parlait plutôt de 600. On est très en deçà de ce qui devrait rentrer. Il faudrait entre quatre et cinq fois plus de camions pour couvrir les besoins de la population. Il y a un problème de quantité, mais également de qualité.
Dans quel sens?
Les Israéliens font rentrer principalement de la junk food.
Cela est particulièrement problématique pour les blessés, qui ont besoin d'avoir accès à ces aliments de base en quantités adéquates.
Israël refuse-t-il toujours les soi-disant biens à double usage?
Oui, et cela concerne des produits critiques au maintien de nos opérations médicales, comme les pièces détachées nécessaires à la maintenance des générateurs dans les hôpitaux, ou des articles en lien avec le traitement de l'eau. L'envoi d'aide humanitaire reste extrêmement difficile.
Pourquoi?
Depuis le début du conflit, les autorités israéliennes ont imposé des blocages quasi systématiques, avec des systèmes extrêmement bureaucratiques qui manquent de clarté et de cohérence. On peut laisser entrer un produit, mais le refuser la fois d'après, sans que vous soyez informé.
Quel est l'état de l'infrastructure sanitaire?
Le système de santé à Gaza est détruit. Israël a ciblé les hôpitaux et les soignants. Nombre d'entre eux ont été tués, blessés ou détenus de manière arbitraire. Aujourd'hui, moins de la moitié des structures sanitaires de l'enclave sont encore fonctionnelles. Elles sont submergées par le nombre de patients.
Comment les choses vont-elles évoluer?
Le futur reste très flou, mais l'arrivée de l'hiver nous préoccupe particulièrement. Sans amélioration immédiate de l'approvisionnement et des conditions de vie, les risques de décès liés à des maladies évitables vont exploser. Nous constatons déjà une hausse significative des infections par voie respiratoire, ce qui devrait encore empirer au cours des prochains mois.
Peut-on affirmer que l'opinion publique ait en partie oublié ce conflit depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu?
Je ne peux pas me prononcer au nom de l'opinion publique, mais il est indispensable de continuer à parler de Gaza, parce que la violence n'a pas cessé. La catastrophe humanitaire continue et nous n'arrivons pas à y répondre, compte tenu des obstructions d'Israël. Il est impératif que les autorités autorisent immédiatement une augmentation massive et durable de l'aide humanitaire dans la bande de Gaza.
