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Guerre contre l'Ukraine

Ces Ukrainiens témoignent de l'atrocité des camps russes

«Tu veux une mort rapide?» Ils racontent l'atrocité des camps russes

Die ukrainische Delegation in der Schweiz (von links): Oleksandr Markov (Anwalt des Hauptquartiers für die Behandlung von ukrainischen Kriegsgefangenen), Oleksandra Mazur, Aiden Aslin, Kseniia Prokope ...
La délégation ukrainienne en Suisse (de gauche à droite): Oleksandr Markov (avocat du Quartier général pour le traitement des prisonniers de guerre ukrainiens), Oleksandra Mazur, Aiden Aslin, Xenia Prokopenko, Taras Bobrovsky (Quartier général pour le traitement des prisonniers de guerre ukrainiens) et Dmytro Andriouchchenko.Image: Claudio Thoma
Un Britannique, un Ukrainien et deux femmes, dont le frère et le mari ont été tués, poursuivent la Russie en justice. Tous racontent les souffrances des prisonniers de guerre russes. Si tout ne peut pas être vérifié, leur histoire correspond en grande partie aux conclusions de l’ONU.
03.12.2023, 07:0303.12.2023, 09:44
Othmar von Matt / ch media
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Le Britannique utilisé à des fins de propagande

Le 12 avril 2022, Aiden Aslin a réalisé une vidéo pour prouver qu'il est en vie. Bien qu'indemne, c'est un Aiden inquiet qui se montre à la caméra. Peu avant d'être capturé, il envoie la vidéo à sa mère qui vit au Royaume-Uni. Une mesure de précaution qui s’est en fin de compte avérée judicieuse.

Deux jours plus tard, le 14 avril 2022, la chaîne de télévision publique russe diffuse une vidéo de propagande montrant le soldat britannique dans un état déplorable. Aiden semble complètement épuisé et parle un anglais difficile et médiocre.

L'Ukraine n'est pas le premier combat d'Aiden. Il a travaillé dans la sécurité au Royaume-Uni avant de combattre aux côtés des Kurdes contre le groupe terroriste Etat islamique (EI) en Syrie en 2014. Lorsque l’EI est largement vaincu en 2017, il retourne au Royaume-Uni, mais se rend rapidement en Ukraine, s’enrôle dans la 36e brigade des Marines ukrainiens et prête serment.

Une fois fait prisonnier de guerre, Aiden atterrit dans un entrepôt agricole à Sartana, près de Marioupol. Il raconte avoir été torturé par les gardes russes, notamment en étant obligé de se tenir debout, contre le mur, pendant plusieurs heures.

«On a dû rester comme ça pendant onze heures. Si quelqu'un bougeait, il était battu»
Aiden Aslin

Lorsque les Russes ont appris qu'Aiden venait du Royaume-Uni, le jeune homme a été frappé par un gardien russe, qui disparaîtra ensuite avec ses documents. Le lendemain, Aiden est reçu par le FSB, les services secrets intérieurs russes. Si ceux-ci le traitent correctement, ils confisquent ses documents militaires. Ces papiers prouvent qu’il est un soldat régulier de l’armée ukrainienne depuis 2018 – et non pas un mercenaire de guerre.

Jeté dans un SUV et transporté ailleurs, Aiden est traîné dans un bâtiment où un gardien le battra pendant deux heures. Il comprend désormais qu'il va devoir lutter pour sa survie. «L'officier fumait une cigarette et s'est agenouillé en face de moi pour me demander "Tu sais qui je suis?" J'ai dit non et il a répondu en russe "je suis la mort".»

Puis le géôlier poursuit:

«Tu veux une mort glorieuse ou une mort rapide?»

Aiden ne reçoit qu'un petit morceau de pain par jour, comme tout autre prisonnier. Les règles de la prison russe? Réveil à 6h, coucher à 22h. Quiconque reste assis ou dort en dehors des heures de repos est battu. L'hymne national russe doit être mémorisé et récité en position allongée sur le sol. Le chant est interdit. Si l'on se trompe, on se fait battre.

Dans son malheur, Aiden Aslin aura de la chance. En effet, il sera utilisé à des fins de propagande par les Russes. Il restera donc en vie. Les traces mènent d'ailleurs indirectement au Kremlin de Moscou et au président Vladimir Poutine. Le 14 avril, Aiden a été «interviewé» par le reporter de guerre et propagandiste russe Andreï Rudenko. L’homme au couteau se cachait à l’arrière-plan. Andreï Rudenko est considéré comme faisant partie du «pool de journalistes de Poutine» et figure sur la liste des sanctions imposées par l'Ukraine en tant que propagandiste russe.

Le journaliste apparaît dans une vidéo du 18 avril diffusée à la télévision nationale russe. Dans ce document, Aiden demande au Premier ministre de l'époque, Boris Johnson, d'être échangé, ainsi que l'autre prisonnier de guerre britannique, Shaun Pinner, contre le politicien et oligarque ukrainien favorable au Kremlin, Viktor Medvedchouk.

epa10256665 Former prisoners of war arrive for a meeting with their relatives the release from captivity in Ukraine, in Novoazovsk, Donetsk region, Ukraine, 21 October 2022. The head of the self-procl ...
Des prisonniers de guerre libérés en octobre 2022 font leur retour en Ukraine.Keystone

Un autre propagandiste du Kremlin, le journaliste indépendant britannique Graham Philipps, a également interviewé Aiden Aslin devant la caméra. Le reporter a travaillé pour la chaîne de propagande étrangère russe RT (jusqu'en 2009 Russia Today), désormais interdite en Allemagne, mais pas en Suisse.

La rédactrice en chef de la chaîne, Margarita Simonian, est considérée comme une figure centrale de la propagande russe; elle figure sur la liste des sanctions de l'Union européenne (UE) depuis février 2022. Margarita Simonian se serait personnellement rendue à Donetsk pour interviewer Aiden Aslin et Shaun Pinner. Cachée derrière la caméra, invisible aux yeux des téléspectateurs.

«La femme qui m'a interviewé ressemblait à Margarita Simonian», raconte Aiden Aslin. Shaun Pinner tient des propos similaires. Il ne connaissait pas vraiment la rédactrice en chef de RT jusqu'à l'échange.

«Mais je l'ai vue sur Twitter, et elle ressemblait étrangement à la personne qui a mené l'interview»

Margarita Simionian déclare en revanche à CH Media n'avoir «jamais interviewé ces personnes.»

Der russische Präsident Wladimir Putin (links) verleiht Margarita Simonjan am 22. Dezember 2022 einen Ehrenorden. Sie ist Chefredakteurin des Fernsehsenders RT und der internationalen Mediengruppe Ros ...
Le président russe Vladimir Poutine remet à Margarita Simonyan une médaille honorifique le 22 décembre 2022. La journaliste est rédactrice en chef de la chaîne de télévision RT et du groupe de médias international Rossia Segodnia.Image: epa

Le 9 juin, Aiden Aslin et Shaun Pinner ont été condamnés à mort par la Cour suprême de la République populaire de Donetsk – au motif d'être «des mercenaires, qui entraînaient des terroristes aux armes et voulaient prendre le pouvoir à Donetsk». Trois mois plus tard, le 21 septembre, les deux Britanniques ont été libérés. Le Premier ministre saoudien Mohammed ben Salmane a négocié un échange de dix prisonniers de guerre étrangers.

Aujourd’hui, Aiden Aslin compare ses expériences dans les prisons russes avec celles de l’Etat islamique. Il dit avoir vu «des actions vraiment affreuses» de la part de l’EI en Syrie, et ce qu’il a vécu en Russie était «assez similaire». Il raconte son histoire dans son livre, Le prisonnier de Poutine.

Die Russen machten den britischen Kriegsgefangenen Aiden Aslin zu Wladimir Putins Propagandaobjekt.
Les Russes ont fait du prisonnier de guerre britannique Aiden Aslin l’objet de la propagande de Vladimir Poutine.Image: Claudio Thoma

Le commandant de bataillon ukrainien avec un ange gardien

Dmytro Andriouchchenko est avocat et se présente toujours avec légèreté à l'ambassade d'Ukraine. Si parfois, il se met à chanter ou à parler allemand, il partage toujours sa bonne humeur avec son entourage.

Dmytro Andriuschschenko, ukrainischer Kriegsgefangener, entkam dem Tod nur durch Zufall.
Dmytro Andriouchchenko, prisonnier de guerre ukrainien, n'a échappé à la mort que par hasard.Image: claudio thoma

Et pour cause, c'est l'humour qui l'aide à vivre avec ses traumas. En 2014, Andriouchchenko s'est porté volontaire pour la douzième brigade de la Garde nationale ukrainienne, dite «brigade Azov». Le 20 mai 2022, il se rend en tant que commandant d'un bataillon du dernier groupe de 531 combattants à l'aciérie Azovstal. Au total, 2439 soldats ukrainiens sont faits prisonniers par la Russie.

Comme la plupart des combattants de la vallée d’Azov, Andriouchchenko a été emmené à la prison d’Olenivka, au sud-ouest de Donetsk. Là, on lui a expliqué clairement que «les règles de la Croix-Rouge internationale (CICR) et les obligations internationales ne s'appliquent pas ici».

Les prisonniers ukrainiens étaient battus et torturés chaque jour, raconte-t-il. «Avec des décharges électriques, des sacs en plastique sur la tête, des simulations de noyade.» Andriouchchenko lui-même a été interrogé en premier par les Russes. Ces derniers voulaient tout savoir du laboratoire biochimique de Marioupol, dans lequel les Français produisent des armes biochimiques contre les Russes, ainsi que du supposé tunnel caché à Zaporijjia. Selon Andriouchchenko, si un tel tunnel existait, aucun prisonnier ne serait à Olenivka.

«Tu es un homme très intelligent», ont rétorqué les Russes. Puis, il a été mis en cellule d'isolement. Une mesure qui va lui sauver la vie. Son nom figurait sur la liste des combattants importants d'Azovstal qui étaient logés dans une baraque située un peu à l'écart.

Deux jours plus tard, celle-ci sera soufflée par deux explosions. On apprendra plus tard que 53 à 62 prisonniers de guerre ukrainiens sont morts. Moscou affirme qu'il s'agissait d'un missile Himars ukrainien. L'ONU a toutefois officiellement rejeté cette affirmation le 25 juillet 2023.

«J'ai parlé à 15 personnes de mon bataillon. Ils m'ont dit que les gardiens portaient des casques et des gilets pare-balles lorsque l'explosion s'est produite, ce qu'ils ne faisaient jamais. De plus, ils avaient creusé une tranchée devant le bâtiment. Ils devaient donc savoir ce qui se passait.»
Andriouchchenko

De plus, les tirs en direction du front avaient manifestement pour but de couvrir l'explosion dans la baraque. Quelques jours plus tard, il fut à nouveau convoqué pour un interrogatoire. Pendant qu'il attendait, il a entendu une conversation entre Russes dans la pièce d'en face. «Dommage que tout le monde n'ait pas été tué», a dit l'un des Russes. Et l'autre:

«J'espère que les blessés mourront sur le chemin de Donetsk»

Pour Andriouchchenko, aucun doute, ce sont les Russes qui ont fait exploser le bâtiment.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme est parvenu à une conclusion similaire dans son rapport sur les prisonniers de guerre de février 2023.

La traductrice ukrainienne en deuil de son frère

La famille de Kseniia Prokopenko, 25 ans, est originaire de Melitopol, une ville située près de la mer d'Azov, à la frontière russe. Son frère Ihor, 21 ans, s'est engagé dans l'armée ukrainienne en 2020 - «pour protéger la famille de ce voisin agressif», comme le dit sa sœur.

Kseniia Prokopenkos Bruder Ihor kam in russische Gefangenschaft und verstarb bei einer Explosion in Olenivka.
Le frère de Kseniia Prokopenko, Ihor, a été fait prisonnier par les Russes et est mort dans une explosion à Olenivka.Image: claudio thoma

Lorsque la guerre a éclaté dans tout le pays le 24 février, Ihor se trouvait à Marioupol, puis à l'aciérie d'Azovstal. La dernière fois que Kseniia Prokopenko lui a parlé, c'était en avril 2022.

«Après cela, je n'ai plus jamais entendu parler de lui»
Kseniia Prokopenko

Elle a découvert plus tard qu'il est mort dans l'explosion du baraquement du camp d'Olenivka.

Ihor Prokopenko
Ihor Prokopenko.Image: Kseniia Prokopenko

«Dès le lendemain de l'explosion, les Russes ont publié des photos de la baraque brûlée», explique-t-elle.

«Des corps gisaient sur les lits et sur le sol. Et nous avons découvert des séquences vidéo sur Olenivka. Mais c'est très difficile de regarder tout cela quand on sait que son propre frère était là.»
Kseniia Prokopenko

Le 31 juillet, Prokopenko a trouvé une liste du ministère russe de la Défense avec les noms des morts et des blessés d'Olenivka. Son frère figurait parmi la liste des morts. Si les Russes ont déclaré que les Ukrainiens étaient responsables de l'explosion, «nous savions que c'était de la propagande. Les prisonniers ont été battus pour qu'ils disent ce qu'on leur demandait.»

La linguiste qui a visionné des vidéos cruelles pendant des mois

L'enrôlement de Yaroslav Otrok, 21 ans, aurait dû prendre fin en mai 2022. Lui, qui voulait ensuite devenir politologue, n'a pas eu la chance de le faire, explique son épouse Oleksandra Mazur, 28 ans.

Oleksandra Mazur, 28, kämpft für ihren Mann Yaroslav Otrok, 21, der als Kriegsgefangener von Olenivka verstarb.
Oleksandra Mazur, 28 ans, se bat pour son mari Yaroslav Otrok, 21 ans, qui est mort en tant que prisonnier de guerre d'Olenivka.Image: claudio thoma

Yaroslav Otrok se trouvait sur la liste des blessés ukrainiens d'Olenivka. En août et septembre 2022, Mazur a donc passé en revue toutes les vidéos et photos qu'elle a trouvées dans les médias russes et les groupes Telegram prorusses. Elle espérait y trouver des traces de son mari. En vain, puisque selon un prisonnier de guerre libéré qui le connaissait, Yaroslav n'avait pas survécu à ses blessures.

Yaroslav Otrok, der verstorbene Ehemann von Oleksandra Mazur.
Yaroslav Otrok, le défunt mari d'Oleksandra Mazur.Image: Oleksandra Mazur

A la mi-octobre 2022, un échange de prisonniers de guerre et de corps a eu lieu. Mazur a demandé si l'un des corps portait un tatouage comme celui que son mari s'était fait. La réponse ne s'est pas fait attendre: oui, il y avait bien un mort avec ce tatouage.

Un test ADN en été 2023 a confirmé son pire cauchemar, son mari était mort et les circonstances la rongent encore aujourd'hui. «Nous ne savons pas quand il est mort», dit-elle - et demande: «Est-il mort parce que les blessés d'Olenivka n'ont pas reçu de soins médicaux? Est-il mort pendant le transport?» Il n'est pas clair s'il a même été admis à l'hôpital de Donetsk. Une seule chose est sûre:

«C'est l'explosion dans la baraque qui est la cause du décès»
Oleksandra Mazur

Depuis, Oleksandra Mazur publie des textes sur Olenivka dans les médias et les réseaux sociaux. Kseniia traduit ces textes en anglais.

«Nous n'avons pas l'impression que les organisations internationales ont tout fait pour enquêter sur le massacre d'Olenivka», déclare Kseniia Prokopenko. Mais pour Oleksandra Mazur, une chose est claire: «L'histoire d'Olenivka n'est pas oubliée».

(Traduit et adapté par Tanja Maeder)

Plus de 6000 prisonniers dans 51 camps
Officiellement, il y a 6000 prisonniers de guerre ukrainiens en Russie. Au total, 20 000 soldats ukrainiens sont portés disparus. La Russie et la République populaire de Donetsk gèrent 51 camps de prisonniers.

Deux anciens prisonniers de guerre - le Britannique Aiden Aslin, 29 ans, et l'Ukrainien Dmytro Andriuschschenko, 34 ans - étaient en Suisse fin septembre. Ils étaient accompagnés de Kseniia Prokopenko, 25 ans, et Oleksandra Mazur, 28 ans, ainsi que de deux représentants du quartier général ukrainien pour le traitement des prisonniers de guerre. En Suisse, la délégation a attiré l'attention du CICR, de l'ONU et du Parlement sur le sort des prisonniers de guerre ukrainiens.

Ce que les quatre racontent sur les prisonniers de guerre russes correspond en grande partie aux conclusions de l'ONU. Dans son rapport sur le traitement des prisonniers de guerre ukrainiens entre fin février 2022 et fin février 2023, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH) indique que «les violations du droit international humanitaire et du droit international relatif aux droits de l'homme documentées dans 32 de ces lieux concernaient les conditions de détention désastreuses (logement, nourriture, hygiène et soins médicaux), le refus de communiquer avec le monde extérieur, la torture ou d'autres mauvais traitements, le travail forcé (...) et le manque d'accès d'observateurs indépendants.»

Que dit le ministère russe de la Défense à Moscou à propos de ces accusations? CH Media a posé la question écrite suivante: pourquoi la Russie ne respecte-t-elle pas la Convention de Vienne? Pourquoi la Russie ne donne-t-elle pas au CICR et à l'ONU un accès complet aux prisonniers de guerre ukrainiens? Que répond le ministère de la Défense à l'accusation d'un témoin oculaire selon laquelle la Russie aurait elle-même déclenché l'explosion à Olenivka? Le ministère de la Défense n'a pas répondu à ces questions. (att/AZ)
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Video: watson
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