«L'idée que mon gendre pouvait tuer mon neveu me terrifiait»
En Ukraine, ses proches la considèrent comme une «traîtresse». En Russie, sa vie est faite de «solitude». Maria, une Ukrainienne de 48 ans qui vit en Russie depuis plus de 20 ans, dit sa douleur d'être «entre deux feux» depuis le début de l'offensive.
Les parents de Maria, dont le prénom a été changé pour des raisons de sécurité, sont les seuls membres de sa très grande famille en Ukraine à avoir gardé le contact, dit-elle dans un entretien.
Bloquée dans un calvaire administratif
Son neveu, engagé dans l'armée ukrainienne, a été blessé tandis que son gendre, mobilisé côté russe, a été tué. Après avoir terminé ses études en Russie il y a plus de 20 ans, Maria y est restée travailler. Elle rendait régulièrement visite à sa famille en Ukraine. Elle se souvient:
Maria n'a pas vu ses proches depuis.
Elle n'a pas pu quitter la Russie, son passeport ukrainien ayant expiré. Et elle tente actuellement d'obtenir un passeport russe pour retrouver «un statut légal et pouvoir bouger». Munie d'un permis de séjour provisoire, elle est prise dans un cercle vicieux bureaucratique qui la «traite comme une ordure».
Selon elle, les Ukrainiens qui sollicitent la nationalité russe subissent de longs interrogatoires sur leur famille et leurs contacts en Ukraine, ainsi que sur leur opinion concernant l'offensive russe.
Une inquiétude permanente
Dans les territoires ukrainiens contrôlés par les forces russes, Kiev accuse Moscou de délivrer des passeports russes à des citoyens ukrainiens pour les priver de leur identité. Maria, la voix tremblante, dit en sanglotant:
Elle confie son effroi lorsqu'elle entend «des sirènes et des explosions» pendant les conversations téléphoniques avec sa mère. Ou lorsque les communications sont coupées et qu'elle apprend qu'il y a des frappes dans sa ville natale.
Près de 900 000 Ukrainiens vivaient en Russie avant 2022, selon les chiffres officiels russes qui n'ont pas été actualisés depuis. Près de 8 millions de réfugiés, soit 18% de la population d'Ukraine, sont partis en Europe la première année du conflit, selon l'ONU.
Au moins 1,2 million de personnes ont quitté l'Ukraine, principalement l'est russophone, épicentre des combats, pour la Russie, selon l'agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) qui ne précise pas combien d'entre eux se sont installés définitivement en Russie.
Kiev accuse Moscou d'avoir contraint des Ukrainiens à venir en Russie, ce que démentent les autorités russes.
Prise entre deux feux, deux mondes en guerre
C'est par ses parents que Maria a appris que son neveu s'était engagé dans l'armée ukrainienne, puis qu'il a été blessé dans une attaque des forces russes. Lorsque son gendre russe a, lui, été mobilisé, elle a eu «des sentiments mitigés». Elle raconte:
Le neveu de Maria était au même moment sur le front. Elle confie:
Son gendre a été tué.
Maria a essayé de parler de sa douleur à ses parents. «Ils m'ont dit que c'était son choix et que cela ne leur faisait ni chaud ni froid», se souvient-t-elle. Maria, qui s'est finalement adressée à un psychologue, soupire:
Maria poursuit: «Mais ce n'est pas de ma faute! Nous ne sommes coupables de rien (Réd: les Ukrainiens vivant en Russie). Nous souffrons aussi à chaque frappe, chaque bombardement.»
Un espoir qui diminue jour après jour
Elle ne regarde plus les informations, ne lit plus les journaux en ligne, a quitté les réseaux sociaux. La guerre, «je ne veux plus en parler, je ne veux plus y penser», dit-elle. Elle explique:
Depuis 2022, la clientèle de Maria, qui travaille dans un salon de beauté, s'est réduite comme peau de chagrin. «Beaucoup de mes clientes sont parties à l'étranger», dit-elle avant de poursuivre:
Son cercle d'amis a lui aussi diminué. Elle dit se sentir «plus tranquille» lorsqu'elle est seule: «Personne pour me trahir, personne pour me dénoncer».
«Je ne sais pas ce que je vais faire ensuite, car je ne sais pas ce qui va se passer demain», avoue Maria. Partir en Europe? «Mais en quittant la Russie, je n'aurais ni statut de réfugié, ni aide», à la différence de ses compatriotes ayant fui l'Ukraine, dit Maria, dont la situation financière est précaire. Elle conclut:
