Ce fut un scandale, du moins du point de vue occidental. Lorsque le premier ministre indien Narendra Modi est arrivé à Moscou en juillet, il a salué le chef du Kremlin Vladimir Poutine par une chaleureuse accolade. Les images ont été largement mises en scène par la propagande russe à la télévision d'Etat.
Le message envoyé? Des chefs d'Etat de premier plan se rendent encore dans la capitale russe et Vladimir Poutine n'est pas isolé sur la scène internationale. Et de grandes puissances comme la Chine ou l'Inde ne prennent pas leurs distances avec lui. Au contraire, le président russe est pris dans les bras.
Les dirigeants ukrainiens en particulier ont critiqué Narendra Modi pour sa proximité avec la Russie. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré:
Volodymyr Zelensky et Narendra Modi ont depuis eu l'occasion de discuter de ces différences en personne. Ils se sont rencontrés en Ukraine vendredi 23 août et Narendra Modi a également embrassé le président ukrainien pour le saluer. Lors de sa visite à Kiev, le premier ministre indien a proposé d'agir en tant qu'«ami» afin de contribuer à la paix.
Dans les déclarations communes faites aux journalistes vendredi, Narendra Modi a appelé à un dialogue entre la Russie et l'Ukraine le plus tôt possible.
Mais il n'est pas certain que cela soit réaliste.
L'Inde est-elle vraiment en quête de paix? Géographiquement, Kiev est très éloignée de New Delhi. Pour Narendra Modi, il s'agit surtout de défendre les intérêts de son pays en Ukraine. Dans ce contexte, l'Inde mène une politique risquée entre l'Occident et la Russie – et le premier ministre indien n'est pas du tout intéressé par un affaiblissement de Poutine. Mais combien de temps cette stratégie va-t-elle encore durer?
Pour Narendra Modi, ses visites en Europe de l'Est sont un exercice d'équilibre difficile. Pas plus tard que jeudi dernier, le Premier ministre indien a appelé à des négociations dans la guerre entre la Russie et l'Ukraine lors d'une visite en Pologne.
Son pays affirme soutenir «le dialogue et la diplomatie». Mais la vérité derrière le sourire de Narendra Modi est moins reluisante.
En effet, l'Inde ne fait pas grand-chose pour initier le processus de paix dans le conflit ukrainien. Notamment parce que le pays a commencé à profiter financièrement de la guerre.
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L'Inde est le deuxième plus grand importateur de pétrole russe après la Chine et ses importations ont augmenté de 111% entre 2022 et 2023. Les entreprises indiennes en profitent doublement. D'une part, Poutine doit vendre son pétrole à bas prix sur le marché mondial en raison des sanctions occidentales et, d'autre part, l'Inde gagne beaucoup d'argent en transformant le pétrole brut en d'autres produits pétroliers comme le diesel et en les vendant en Europe.
Ainsi, l'Inde ne finance pas seulement la guerre en Ukraine. Elle aide également la Russie à contourner les sanctions. Les Etats occidentaux n'interviennent qu'avec réticence, car les Etats-Unis et l'Allemagne tentent actuellement de détacher l'Inde de son alliance traditionnelle avec la Russie.
Le premier ministre indien n'est que moyennement convaincu. L'Inde a surtout en tête son propre conflit avec la Chine, surtout dans le nord du pays. Au cours des dernières décennies, la Russie ou l'Union soviétique a toujours été la garantie de sécurité de l'Inde, le principal allié de Delhi.
Mais la guerre en Ukraine a bouleversé bien des choses. Poutine et le président chinois Xi Jinping ne se sont pas seulement rapprochés en tant que «partenaires stratégiques». La Russie a été tellement affaiblie par l'invasion de 2022 que la Chine est clairement la puissance dominante dans les relations. Et cela se répercute concrètement sur les intérêts de sécurité indiens.
En effet, avant le début de la guerre en Ukraine, l'armée indienne dépendait presque entièrement des importations d'armements russes. Mais comme la Russie a elle-même en partie besoin de ces biens pour la guerre, elle n'a pas pu tenir certaines promesses de livraison, surtout dans le domaine de l'armée de l'air. Cela oblige Narendra Modi à changer d'avis et offre en même temps à l'Occident une chance de lier l'Inde plus étroitement à lui.
Ainsi les coopérations en matière d'armement et les manœuvres communes entre l'armée indienne et les pays occidentaux se sont multipliées ces dernières années. C'est également la raison pour laquelle les Etats occidentaux ont apparemment accordé à l'Inde un délai de grâce, c'est-à-dire du temps pour résoudre sa forte dépendance vis-à-vis de la Russie, selon plusieurs diplomates occidentaux interrogés. Ainsi, l'Inde condamnerait fermement à huis clos l'invasion russe en Ukraine et la coopération de l'Occident avec l'Inde ne cesserait de s'améliorer.
Mais Narendra Modi joue un double jeu. L'Inde a jusqu'à présent évité de condamner explicitement l'attaque russe contre l'Ukraine et cela restera probablement ainsi. Car le premier ministre indien voit dans le conflit ukrainien un problème européen.
Malgré tout, les dirigeants indiens ne peuvent plus se permettre de ne courtiser que Poutine et de ne pas rendre visite à Zelensky. Certes, l'Inde est tout à fait intéressée par la fin de la guerre, car le conflit fait de plus en plus de la Russie un partenaire junior de la Chine.
Néanmoins, une chose est claire: Narendra Modi ne prendra pas de véritables risques pour parvenir à la paix en Ukraine. Ni le président chinois ni le premier ministre indien n'exercent réellement de pression sur Vladimir Poutine. Narendra Modi tentera toujours de trouver un juste milieu dans ses relations avec la Russie et l'Ukraine. Mais cela augmentera aussi la pression de toutes parts sur l'Inde pour qu'elle adopte une position claire.
La visite de Narendra Modi à Moscou en a été un bon exemple. Volodymyr Zelensky a critiqué l'accolade avec le chef du Kremlin, mais les relations indo-russes n'ont pas été aussi harmonieuses que les images le laissent penser.
Peu avant la rencontre entre Narendra Modi et Vladimir Poutine, un hôpital pour enfants a été touché par un missile russe à Kiev. Le premier ministre indien a implicitement réprimandé le président russe lors d'une apparition commune devant des représentants des médias mardi dernier, en déclarant que la mort d'enfants innocents était horrible.
Jusqu'à présent, Vladimir Poutine n'a été que rarement critiqué ouvertement par des pays que la Russie considère comme des amis. De plus, Narendra Modi a exprimé ses critiques sur le sol russe, en présence de Poutine et devant les caméras. Le ton s'est ensuite durci et un entretien prévu entre les délégations a été annulé par Moscou.
Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a justifié cette décision par des conflits d'agenda:
Mais les conflits d'agenda surviennent souvent dans les tête-à-tête diplomatiques lorsqu'il y a des désaccords.
Un mois et demi plus tard, il s'agissait avant tout pour Narendra Modi de trouver le ton juste en Ukraine. L'Inde ne soutiendra pas l'Ukraine en lui fournissant des armes, car elle les reçoit de Russie et le Kremlin cesserait alors de les livrer. Le commerce entre Kiev et Delhi a également diminué en raison de la guerre. L'Ukraine livre du blé et de l'huile de tournesol à l'Inde, tandis que l'Inde livre des médicaments et des appareils mécaniques à l'Ukraine.
Ce n'est pas décisif pour la guerre. Mais dans les milieux gouvernementaux ukrainiens, on espère bien que le premier ministre indien usera de son influence sur Vladimir Poutine. Michailo Podoljak, un conseiller du bureau du président ukrainien, a déclaré à l'agence de presse Reuters que la visite de Narendra Modi à Kiev était d'une grande importance, car New Delhi a «vraiment une certaine influence» sur Moscou.
Dans ce contexte, il est toutefois aussi important pour Kiev de ne pas exagérer ses attentes vis-à-vis de l'Inde. Ce n'est qu'en mai que l'Inde a annoncé qu'elle achèterait moins de pétrole à la Russie, ce qui est déjà un succès diplomatique. Mais l'application de cette décision s'annonce délicate, car ne pas contrarier Poutine reste un garde-fou stratégique de Narendra Modi.
(Traduit et adapté par Chiara Lecca)