«Ces actions sont souvent invisibles, mais décisives face aux Russes»
Depuis de nombreuses années, Vladimir Poutine mène dans les territoires ukrainiens occupés une politique de russification forcée. Mais certains continuent de résister.
Comment ce mouvement partisan s’organise-t-il aujourd’hui et quels moyens emploie-t-il pour s’affranchir de l’influence russe? Eléments de réponse avec Jade McGlynn, linguiste et historienne, directrice du programme Ukraine et Russie au Center for Statecraft and National Security (CSNS) du King’s College, à Londres.
A quoi ressemble aujourd’hui la résistance physique dans les territoires occupés?
Jade Mc Glynn: La résistance existe toujours dans les zones occupées, mais uniquement de sorte à ne pas pouvoir être attribuée à des individus ou retracée. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle est invisible: infrastructures détruites, véhicules incendiés ou lignes d’approvisionnement perturbées sont autant de traces de son action. Pour la population locale, savoir que la résistance perdure est essentiel:
Quelle est la marge de manœuvre de la résistance?
Elle s’est fortement réduite depuis 2022 – sans même parler de l’évolution depuis 2014. La Russie a largement achevé la «passeportisation» (réd: obligation de posséder un passeport russe) dans les quatre oblasts occupés. L’enregistrement des cartes Sim est désormais lié à ces passeports et l’installation de l'application «Max» est devenue obligatoire sur les nouveaux smartphones. Les communications sont ainsi surveillées via le système SORM, ce qui permet d’intercepter en temps réel tous les messages non chiffrés – y compris sur Telegram.
Malgré ces contraintes, la résistance reste-t-elle active?
Oui. La résistance armée clandestine est restée globalement stable au cours des 2 dernières années. L’analyse des actions rendues publiques – qui ne représentent probablement pas plus de 20% des activités réelles pour des raisons de sécurité – recense 438 incidents violents entre décembre 2024 et avril 2026. Cela inclut des attaques contre des véhicules et du personnel (130), des sabotages d’infrastructures de transport (114), des attaques contre des infrastructures critiques (114), des actions ciblées contre des représentants de l’administration d’occupation (35) ainsi que d’autres opérations (45).
Où la résistance est-elle la plus forte?
Elle est la plus intense dans les territoires occupés depuis 2022, où le contrôle russe est moins solidement établi et où les réseaux locaux restent plus actifs. Le sud – notamment certaines parties des régions de Kherson et de Zaporijjia ainsi que Marioupol – concentre la majorité des incidents documentés. La Crimée, malgré des années d’occupation, demeure elle aussi étonnamment active, tout comme la région de Louhansk où sabotages et attaques persistent.
Et sur le territoire russe lui-même?
Des activités clandestines ukrainiennes ont également été signalées en Russie. Des opérations récentes montrent des attaques répétées contre des infrastructures liées à l’armée, notamment des postes électriques à Melitopol et des sabotages ferroviaires près de Sébastopol. Les attaques contre des véhicules de personnel russe ou de collaborateurs sont également fréquentes.
Coordonnées, mouvements de troupes, informations logistiques: cela permet des frappes de plus en plus précises contre des infrastructures militaires et logistiques dans les zones occupées. Cette contribution est le plus souvent invisible, mais elle est stratégiquement décisive – et dangereuse.
Comment le système sécuritaire russe réprime-t-il cette résistance?
L’appareil sécuritaire russe a eu plus d’une décennie pour perfectionner ses méthodes – d’abord en Crimée après 2014, puis dans le Donbass, et désormais à grande échelle. L’ampleur des détentions est documentée: le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a confirmé qu’entre février 2022 et août 2025, au moins 15 250 civils ont été détenus par les autorités russes. La médiatrice ukrainienne des droits humains estime ce chiffre à plus de 20 000. Fin 2025, seuls 168 civils avaient été libérés dans le cadre d’échanges de prisonniers.
Que risquent les membres de la résistance une fois arrêtés?
Après leur arrestation, les détenus sont soumis à des conditions systématiques documentées par l’ONU: 92% des anciens prisonniers déclarent avoir subi des actes de torture ou des mauvais traitements.
Les civils sont coupés du monde extérieur et transférés entre différents centres en Russie afin d’empêcher tout contact avec leurs proches et toute procédure juridique. Dans ces conditions, le recrutement d’informateurs relève moins de l’idéologie que de la contrainte structurelle, renforcée par des incitations économiques. Les services secrets de la Russie entretiennent un climat de peur et de méfiance qui fragilise la confiance nécessaire à toute résistance collective. Résister dans les territoires occupés reste ainsi un acte solitaire, dangereux et d’un courage extrême. (adapt. tam)
