Outre l'essor économique et un électorat universitaire, qu'est-ce qui a fait que la Caroline du Nord est devenue un swing state?
Isaac Unah: La Caroline du Nord a longtemps été considérée comme un bastion conservateur du parti républicain. En 2008, un candidat intelligent et éloquent du nom de Barack Obama est entré en scène et a amorcé un changement. Dans cet Etat, environ un habitant sur quatre est afro-américain, et ces personnes se sont alors rendues massivement aux urnes pour soutenir un des leurs.
Kamala Harris a-t-elle jusqu'à présent réussi à mobiliser l'électorat afro-américain de la même façon?
Les démocrates espèrent que Kamala Harris, dont les racines sont en partie afro-américaines, marquera des points auprès de cette couche de la population. Mais si l'on regarde l'évaluation du vote anticipé en Caroline du Nord, la participation des Noirs est plus faible que prévu. Elle est même inférieure à celle de la dernière campagne présidentielle, lorsque Joe Biden y avait perdu de justesse. Si on se base sur l'historique de cet Etat, Donald Trump a l'avantage. A moins qu'une vague tardive de mobilisation noire ne parvienne à renverser la vapeur.
Pourquoi Harris n'est pas aussi bien accueillie par cet électorat à l'échelle du pays?
Si Kamala Harris a jusqu'à présent reçu moins de soutien que Barack Obama de la part des électeurs noirs - en particulier des hommes - c'est parce qu'elle est une femme. Soyons honnêtes, les Etats-Unis n'ont encore jamais élu de femme pour les gouverner. Pour beaucoup d'hommes, quelle que soit leur origine, l'idée d'une femme présidente suscite une forte réticence.
Quels sont les autres facteurs?
Un autre élément d'explication du faible soutien dont bénéficie Kamala Harris, en particulier parmi les hommes noirs, est son passé de procureure. Celui-ci n'est pas bien perçu par cette couche sociale, car ce groupe démographique est statistiquement le plus touché par les poursuites judiciaires aux Etats-Unis.
Dans quelle mesure les hommes noirs sont-ils désavantagés par les poursuites pénales?
Il existe des preuves irréfutables qui montrent que l'origine ethnique joue un grand rôle dans toutes les phases du processus. Elle influence où les contrôles de police ont lieu, qui les agents arrêtent, comment les interrogatoires sont menés, comment les jurés prennent leur décision.
La couleur de peau est un facteur silencieux et aggravant dans la procédure pénale américaine. Aggravant dans la mesure où il accroît la probabilité d'une peine élevée, et silencieux parce qu'on n'en parle pas, mais qu'il reste bien présent.
Le programme politique de Kamala Harris traite-t-il de cette forme de discrimination?
Sans aucun doute. Je pense que ses positions en la matière sont extrêmement raisonnables et progressistes. Elle tente d'éviter à notre pays un retour aux années 1940, 1950 et 1960, lorsque les Etats-Unis étaient en proie à une hostilité raciale haineuse, dirigée contre les Noirs et les minorités.
En nommant trois juges très conservateurs à la Cour suprême, il est revenu sur des décisions progressistes en matière de droits civiques prises dans les années 1950 et 1960, qui favorisaient notamment les droits des Afro-Américains.
Pouvez-vous citer un exemple?
Sous l'influence de ces trois juges, la Cour suprême a décidé que les Etats-Unis - en particulier les Etats du Sud - ne devraient pas être obligés de demander l'autorisation du ministère de la Justice avant de prendre des mesures politiques qui s'attaquent aux droits de la population afro-américaine.
Que se passera-t-il concernant l'application des lois si Donald Trump devient président pour la deuxième fois?
Trump a annoncé qu'au cours d'un éventuel second mandat, il agirait avec fermeté contre la criminalité afin de protéger le peuple américain. Toutefois, rien ne garantit que le taux de criminalité diminuera bel et bien. Il a même augmenté durant son premier mandat. Trump et les gouvernements républicains qui l'ont précédé ont souvent soutenu fermement l'application de la loi.
Le meilleur exemple est le meurtre de George Floyd dans le Minnesota, qui a eu lieu pendant le mandat de Trump.
Qu'est-ce que cela signifie pour les Afro-Américains?
Il existe des preuves solides que le niveau de violence envers les Afro-Américains augmente sous les administrations républicaines. Donald Trump a déjà déclaré que les officiers de police ne seraient pas tenus responsables de l'usage de la force contre des citoyens s'il redevenait président. Sous Trump, l'environnement pénal deviendra encore plus agressif et hostile, en particulier à l'égard des hommes noirs.
Cela ne serait-il pas une raison pour les hommes afro-américains de soutenir Harris?
Oui, les hommes afro-américains devraient être fortement incités à voter pour Harris. Mais les Afro-Américains, auprès desquels Harris bénéficie de peu de soutien en raison de son passé de procureur, ont tendance à oublier ce qu'il s'est passé sous les administrations républicaines et Trump, ainsi que les conséquences négatives que cela a eu sur la communauté afro-américaine.
L'application de la loi semble traditionnellement jouer un rôle important aux Etats-Unis. Dans quelle mesure l'Amérique est-elle un Etat punitif?
Nous sommes en effet un Etat punitif, précisément parce que nous sommes une nation de lois et non de personnes, comme l'avait déjà dit le père fondateur John Adams. Si quelqu'un enfreint une loi, l'étape suivante est la punition.
Il y a des gens qui commettent des délits et qui ne sont pas poursuivis parce qu'ils ont les moyens de se payer un bon avocat. Si l'on est pauvre, on a certes droit à un avocat commis d'office, mais celui-ci n'est généralement pas aussi compétent qu'un avocat que les personnes plus fortunées peuvent s'offrir. La manière dont nous appliquons les peines aux Etats-Unis a une dimension politique très forte.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)