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«La Russie aurait une manière simple de mettre fin à la guerre»

Des employés municipaux peignent les graffitis du chef de l'opposition russe emprisonné Alexei Navalny à Saint-Pétersbourg, Russie, le mercredi 28 avril 2021. Sur le mur, on peut lire "Héros ...
Des employés municipaux repeignent des graffitis d'Alexei Navalny à Saint-Pétersbourg, en Russie, en avril 2021. Sur le mur, on peut lire «Héros de notre temps» [archives].Image: AP

«Les Russes auraient une manière simple de mettre fin à la guerre»

Andreas Umland, spécialiste de la Russie, décrypte les chances de la femme d'Alexeï Navalny de reprendre le flambeau. Il analyse aussi l'opposition russe divisée et les moyens d'action possibles.
21.02.2024, 05:5221.02.2024, 08:24
Malte Bollmeier / t-online
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La femme d'Alexeï Navalny a annoncé qu'elle poursuivrait son œuvre: «Je continuerai à me battre pour la liberté de notre pays», a déclaré Ioulia Navalnaïa dans un message vidéo publié peu après le décès de son mari. Elle accuse le gouvernement russe de l'avoir empoisonné. Selon elle, le peuple russe doit désormais saisir chaque occasion pour lutter contre la guerre, la corruption et l'injustice.

Elle a pris la parole sur les réseaux sociaux 👇🏽

Il n'est toutefois pas certain que cela soit possible sans le défunt militant. Celui-ci était considéré comme le principal opposant au pouvoir et pouvait compter sur un large soutien de la population. De plus, l'opposition russe est divisée, et Alexeï Navalny n'est pas le premier opposant au régime à être une victime présumée de la répression étatique.

L'épouse d'Alexeï Navalny, Ioulia, a annoncé vouloir poursuivre le travail de son mari. A-t-elle ses chances?
Andreas Umland: Cela reste à voir. Une situation similaire s'est produite en Biélorussie en 2020. Le gouvernement avait fait arrêter l'homme politique d'opposition Sergueï Tikhanovski. Aujourd'hui, son épouse Svetlana est plus connue que lui. La veuve d'Alexeï Navalny pourrait donc utiliser le nom de son défunt mari et sa propre notoriété.

«Elle pourrait devenir de plus en plus populaire et succéder à son mari. Mais il est difficile de le prévoir»
Andreas Umland
Andreas Umland (*1967) est un politologue et journaliste allemand. Il travaille depuis Kiev en tant que collaborateur scientifique au Centre d'études d'Europe de l'Est de Stockholm. Il a fondé la série de livres Politique et société soviétiques et post-soviétiques.
Le politologue et journaliste allemand Andreas Umland.
Le politologue et journaliste allemand Andreas Umland.dr

Y a-t-il un successeur potentiel dans la fondation anticorruption créée par Navalny?
Il sera difficile de reprendre cette place. Alexeï Navalny était à la fois intelligent, politiquement efficace et populaire au sein de la population russe – une combinaison très rare. Il était en outre profondément enraciné dans la société civile et bénéficiait d'un large soutien dans tout le pays.

«Il y a certes au sein de la fondation des personnalités relativement éminentes qui pourraient poursuivre son travail. Mais aucune d'entre elles ne peut vraiment remplacer Navalny. En fait, c'est quelqu'un qui n'était pas lié à Navalny qui pourrait lui succéder.»

Qui, par exemple?
L'opposant Boris Nadejdine a un certain poids social et politique. Il est le plus à même de devenir le nouveau leader de l'opposition, mais probablement seulement si plus de voix critiques s'élèvent contre le régime.

Qu'est-ce qui distingue Boris Nadejdine d'Alexeï Navalny
Nadejdine fait partie d'un autre cercle d'opposants. Il a également fait partie, par moments, de la fausse opposition au système; il a par exemple collaboré avec Sergueï Kirienko, qui fait désormais partie du régime.

«Il faudrait donc d'abord qu'il [Boris Nadejdine] se batte aux côtés du mouvement de Navalny pour que celui-ci l'accepte»

L'opposition russe est-elle donc divisée?
Oui, c'est leur problème fondamental. Depuis la fin de l'Union soviétique, l'opposition est fragmentée en différents cercles qui sont souvent en conflit les uns avec les autres.

Fin de non-recevoir pour Boris Nadejdine.
En novembre 2023, Nadejdine annonce sa candidature à l'élection présidentielle russe de 2024, invalidée en février 2024.Keystone

Boris Nadejdine aurait donc du mal à s'imposer?
Nadejdine est d'un calibre inférieur à celui de Navalny, c'est sûr. Mais il est connu et a reçu un grand soutien lors de la collecte de signatures pour les pseudo-élections présidentielles. En revanche, il n'est pas du tout reconnu comme opposant par une grande partie de la population, car il est trop proche du régime.

Pourquoi y a-t-il en Russie une telle focalisation sur les membres de l'opposition?
C'est un autre problème important, non seulement en Russie, mais dans de nombreux autres pays postsoviétiques comme l'Ukraine. Il y a dans ces pays une très forte fixation sur les individus. Pendant les décennies de l'Union soviétique, le gouvernement a détruit la société civile et la société politique. Depuis, les organisations ont besoin de temps pour s'établir.

Vendredi, vous avez déclaré que la mort d'Alexeï Navalny pourrait ébranler le régime russe. Un successeur du militant pourrait-il en profiter?
J'ai probablement été un peu trop optimiste dans mon évaluation. J'ai fait cette déclaration parce que la mort de Navalny est un meurtre politique.

«Qu'il ait été empoisonné ou qu'il soit mort de faiblesse, je considère qu'il s'agit d'un meurtre, et du meurtre politique le plus important de ces 30 à 35 dernières années en Russie»

L'opposant Boris Nemtsov, par exemple, n'était depuis longtemps plus un homme politique important lorsqu'il a été assassiné en 2015 – alors que Navalny l'était encore. Si un nouveau leader se dessine pour l'opposition, il pourrait utiliser Navalny comme figure de martyr et ainsi faire pression sur le gouvernement russe.

Pourquoi pensez-vous avoir été trop optimiste?
Parce qu'au vu de la forte répression étatique, l'opposition russe doit être prête à faire encore bien plus de sacrifices. Sans une plus grande disposition au sacrifice, la mort d'Alexeï Navalny restera sans conséquence pour le moment. Ce n'est que lorsque d'autres événements ébranleront à nouveau l'Etat que quelque chose pourrait changer.

Selon le politologue Alexander Libmann, le successeur de Navalny sera confronté au même dilemme que de nombreux autres opposants russes: s'ils restent dans le pays, ils risquent leur vie. S'ils quittent la Russie, ils n'ont que peu d'influence sur ce qui se passe dans le pays.
L'opposition russe elle-même discute de la stratégie à adopter.

«Les uns disent qu'il faut mener le combat sur place. D'autres, comme Vladimir Milov, un proche de Navalny, se sont délibérément rendus à l'étranger»

Ils rappellent à cet égard que les réseaux sociaux comme YouTube et Telegram sont encore ouverts et accessibles depuis l'étranger.

Un véritable travail d'opposition est-il encore possible depuis l'intérieur de la Russie?
Actuellement, peu de choses sont possibles sur le terrain. Les manifestations sont difficilement réalisables et l'opposition ne peut pas non plus participer de manière significative aux élections. Je pense que cela plaide en faveur d'un travail d'opposition depuis l'étranger.

epa11167421 Tributes to late Russian opposition leader Alexei Navalny in front of a monument carrying a work of the late Russian poet Alexander Pushkin, in Seoul, South Korea, 20 February 2024. EPA/YO ...
Hommage à Navalny devant un monument représentant une œuvre du poète russe Alexandre Pouchkine, à Séoul, en Corée du Sud, le 20 février 2024.Keystone

Le parti d'Alexeï Navalny «Russie du futur» ne semble pas non plus avoir beaucoup d'impact.
Oui, ce parti est en fait absent de la scène politique.

«Dans la politique russe, il n'y a tout simplement pas de concurrence entre les partis comme il y en a, par exemple, en Allemagne.»

Mais si le mécontentement à l'égard du gouvernement russe devait s'intensifier, les organisations et les réseaux qui existent à l'intérieur du pays deviendraient naturellement beaucoup plus importants, du jour au lendemain.

L'opposition a-t-elle donc les mains liées, sans aucune possibilité d'action?
Il y a une chose qui m'étonne: de nombreux Russes en ont marre de la guerre, et pourtant, il n'y a pas eu de grève générale ou du moins de tentative depuis le début de la guerre – alors que ce serait une forme de protestation simple et très sûre, qui mettrait probablement fin à la guerre.

Pourquoi cela?
Pour la guerre et sa logistique, le gouvernement a besoin d'un énorme arrière-pays qui fonctionne. S'il y avait effectivement dans la société un grand désir de mettre fin à la guerre, une grève générale serait la forme la plus simple.

«Si plusieurs centaines de milliers, voire des millions de personnes, décidaient de rester à la maison et de ne pas aller travailler, la guerre serait probablement très rapidement terminée»

D'autant plus qu'il y a de toute façon une pénurie de main-d'œuvre en Russie, car beaucoup d'hommes sont au front ou ont fui. Cette pénurie pourrait donc être utilisée comme moyen de pression politique.

Pourquoi pensez-vous qu'une grève serait sûre pour les personnes concernées?
Descendre dans la rue pour la paix est une activité à haut risque. Les manifestants sont souvent interceptés directement par la police, condamnés et mis en prison. Mais si de très nombreuses personnes restent simplement à la maison, elles ne prennent que peu de risques.

Peut-être que personne n'organise un tel mouvement par peur de finir comme Navalny.
Comme je l'ai dit, les réseaux sociaux fonctionnent encore en grande partie. Les moyens de communication existent donc. Et l'opposition n'a pas besoin de grandes équipes pour organiser une grève générale ni d'actions physiques: il lui suffirait de lancer un appel et de voir qui y répond.

Flowers and tributes are left opposite the Russian embassy, to commemorate the death of Alexei Navalny in London, Saturday, Feb. 17, 2024. Navalny, who crusaded against Russian corruption and staged m ...
Des fleurs sont déposées en face de l'ambassade de Russie, pour commémorer la mort d'Alexei Navalny à Londres, samedi 17 février 2024.Keystone

Alors pourquoi n'y a-t-il tout de même pas de grève?
La raison principale est probablement que les gens ont peur de perdre leur emploi. Mais vu la pénurie de main-d'œuvre en Russie, ce n'est pas un si grand danger. Les Russes ne sont donc pas prêts à prendre un risque minime.

«Je trouve que c'est un constat d'échec pour l'ensemble de la société russe: les gens n'osent même pas rester chez eux. Pourtant, cela ne devrait pas être si difficile.»

Ou peut-être que la population russe n'est pas si fatiguée de la guerre?
Les Russes veulent la fin de la guerre, mais ils veulent probablement la fin de la guerre par la victoire. Or, une grève signifierait une fin par la défaite. Voilà qui est encore plus désolant de la part de la société russe: l'idée de perdre leur paraît plus désagréable que la guerre.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

Alexeï Navalny (1976-2024)

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Alexeï Navalny (1976-2024)
Navalny assiste à une audience au tribunal de la ville de Moscou, à Moscou, Russie, le 30 mars 2017.
source: sda / sergei ilnitsky
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