Il n'est «pas très rassuré», Suleman Dawood, ce dimanche 18 juin. L'étudiant britannique de 19 ans n'est pas spécialement motivé par la perspective de s'enfoncer 4000 mètres sous la surface du monde, une dizaine d'heures durant, à bord d'un submersible minuscule et inconfortable. S'il s'est retrouvé, bien malgré lui, à bord du bateau Polar Prince, pour écumer pendant une semaine les eaux froides au large du Canada, c'est à cause de son père.
Shahzada, 48 ans, rêve depuis toujours de voir le Titanic de ses propres yeux. Depuis qu'il a vécu, quelques années plus tôt, un vol en avion particulièrement éprouvant, le magnat pakistanais s'est promis de profiter de la vie. De faire des expériences. Le voyage vers le Titanic en est une. Il a déboursé 250 000 dollars par personne pour accomplir cette odyssée avec son fils.
Oh, et puis après tout, c'est la fête des Pères. Si ça peut lui faire plaisir, songe Suleman Dawood. Sa maman et sa petite sœur, qui ne sont pas du trajet, seront fières de lui.
Shahzada et Suleman ne sont pas seuls pour cette mission démarrée deux jours plus tôt de Terre-Neuve. Trois autres aventuriers les accompagnent.
Le premier, c'est Hamish Harding, 58 ans. Certainement le passager le plus excité par son rôle de «spécialiste de mission». Parmi les records au palmarès de ce pilote d'avion britannique reconverti dans le business à Dubaï: un vol dans l'espace à bord de la capsule spatiale BlueOrigin, et une plongée dans les fonds marins les plus profonds de la planète.
Hamish regrette que son fiston n'ait pu l'accompagner. En 2020, Giles, alors âgé de 12 ans, était de la partie lors d'une expédition dans le Pôle Sud, devenant la plus jeune personne à se rendre dans cette région peu hospitalière. Malheureusement, la croisière pour le Titanic est réservée aux personnes majeures. Ce ne sera pas pour cette fois. Giles assistera au nouvel exploit de son papa, au travers de ses publications sur les réseaux sociaux.
Le quatrième membre d'équipage, de loin le plus expérimenté, est un Français. Paul-Henri Nargeolet, 77 ans, l'un des meilleurs connaisseurs du Titanic de la planète. Et pour cause: «Monsieur Titanic», ainsi surnommé, a déjà mené une trentaine d'expéditions autour de l'épave. Il était de la toute première, en 1987.
Le cinquième homme est le chef de l'expédition, Stockton Rush. Un passionné d'aéronautique, au point de fonder Oceangate, l'entreprise organisatrice du voyage. Depuis deux ans, la société propose à des clients fortunés de plonger à la rencontre du Titanic, moyennant 250 000 dollars et la signature d'une décharge. La «mort» est mentionnée à trois reprises en page une.
C'est cette idée qui terrifie tellement le jeune Suleman Dawood. Il n'a aucune envie de risquer sa vie pour un morceau de métal rongé par la rouille, perdu au fond de l'océan. Fût-il le plus célèbre du monde.
Les conditions sont relativement mauvaises et la température glaciale, lorsque le Polar Prince fend la brume pour atteindre sa destination, au milieu de l'Atlantique Nord; 3821 mètres plus bas, le Titanic attend patiemment l'arrivée de ces nouveaux visiteurs. Samedi soir, une fenêtre de tir météorologique s'ouvre enfin. Les cinq aventuriers embarqueront à bord du Titan, un petit sous-marin de dix tonnes, dès le lendemain.
Dimanche, à l'aube, le petit submersible entame sa longue descente dans les eaux profondes de l'Atlantique. Le trajet doit durer environ deux heures et demie. A bord, le confort est sommaire, les passagers assis serrés, en chaussettes. Les moyens de communication avec le navire, en surface, se limitent à des SMS et à un signal, «ping!», envoyé toutes les quinze minutes.
1h45 après son départ, plus de «ping!». Le Titan a disparu.
L'alerte est déclenchée dans la soirée. Les recherches et le chrono sont lancés. Les secours ont très exactement 96 heures - la durée de réserve en oxygène du sous-marin - pour retrouver les cinq coéquipiers du Titan vivants. Le délai est court, le défi énorme, presque autant que la zone à ratisser: 20 000 kilomètres carrés, loin des côtes nord-américaines.
Malgré tous les moyens mobilisés, avions militaires, sonars, robots sous-marins, navires, les recherches restent infructueuses. Les heures passent. Les médias du monde se prennent de passion pour le Titan et ses cinq passagers, disparus dans leur odyssée vers le Titanic. On murmure, on spécule, on tente d'imaginer le calvaire enduré par Suleman, Shahzada, Hamish, Paul-Henri et Stockton.
Lundi, rien.
Mardi, toujours rien.
Mercredi matin, enfin, l'espoir.
Le magazine Rolling stone est le premier à rapporter des bruits de «coups», à rythme régulier, sous l'eau, captés par les sonars d'un avion P-8 canadien. Des signaux de vie? En vérité, on n'en sait rien. Le temps presse. Il ne reste qu'une poignée d'heures aux passagers du Titan avant d'être condamnés à s'étouffer dans leur propre CO2.
Des moyens supplémentaires continuent d'affluer, tout au long de la journée. Rien n'y fait. Le sous-marin reste introuvable.
Jeudi, à 13h08, les habitants du Titan sont officiellement à court d'oxygène. Les médecins défilent tour à tour dans la presse pour détailler les symptômes d'un décès par étouffement, les maux de tête, les nausées, les vomissements, la confusion, les étourdissements et, enfin, l'essoufflement. D'autres experts ne cachent pas leur pessimisme. Pour eux, c'est fini. Peut-être même depuis dimanche, déjà.
Les recherches demeurent infructueuses jusque dans l'après-midi, lorsque le robot d'une société privée participant aux recherches localise un «champ de débris» à quelques centaines de mètres de l'épave du Titanic. La société Oceangate doit se résoudre à annoncer la «malheureuse disparition» des cinq passagers, dans un communiqué assez vague.
L'information est confirmée dans la foulée par les autorités américaines.
Suleman Dawood n'a pas eu le temps de souffrir. Ni même d'avoir peur. Selon les premiers éléments de l'enquête, une fuite dans la coque de carbone aurait mené à l'«implosion catastrophique» du submersible. A cette profondeur, la pression est telle qu'elle s'est produite en une fraction de millisecondes. Personne ne s'est rendu compte de rien.
Deux plaques de débris, l'une contenant une partie de la proue du Titan, l'autre son cadre d'atterrissage, ont déjà été repêchées.
Les corps des victimes ne seront probablement jamais retrouvés, engloutis à jamais par les abysses. Cinq nouvelles victimes du Titanic et, surtout, de la curiosité humaine.