Ce proche de Zelensky accumule un immense pouvoir
Depuis quatre mois, toute l’Ukraine n'a d'yeux que pour lui. A 35 ans, Mykhaïlo Fedorov fait figure d'étoile montante de la politique, de visionnaire et de «père» du programme national de drones. Il y a seulement quelques jours, il a présenté une nouvelle bombe planante susceptible de bouleverser la guerre dans les airs.
En le nommant plus jeune ministre de la Défense de l’histoire du pays, Volodymyr Zelensky a toutefois confié à ce proche allié une mission dans laquelle des responsables politiques bien plus expérimentés ont échoué: transformer en profondeur un ministère lourd et bureaucratique, et ce en pleine guerre.
Fedorov convoitait ce poste depuis longtemps. Avant même sa nomination, il avait présenté à Zelensky son propre plan stratégique. Dans le conflit contre la Russie, le nouveau ministre est convaincu de ne pouvoir tenir qu’en misant sur une guerre asymétrique: drones, solutions numériques et vitesse maximale. Avec ce choix, Zelensky a donc opté pour une rupture nette et profonde.
Parmi les figures les plus populaires
Le pari restait risqué. Fedorov figure parmi les personnalités les plus populaires du pays et fait partie des rares compagnons de route de Zelensky depuis le début de sa carrière politique. Le futur président l’avait recruté à l’époque comme responsable numérique de sa campagne.
Fedorov s’est ensuite forgé une réputation internationale comme ministre du Numérique. L’application Dija (réd: Action en français) est notamment devenue le symbole d’un Etat moderne. Aujourd’hui, on y effectue la plupart des démarches administratives en quelques clics et, de nombreux Ukrainiens ne pourraient plus s'en passer au quotidien.
Au ministère de la Défense, Fedorov a, cependant, découvert une tout autre réalité. L’institution était depuis longtemps perçue comme un appareil post-soviétique lourd, miné par la bureaucratie et l’inefficacité. Le nouveau dirigeant a immédiatement lancé une restructuration radicale.
Plus de la moitié des onze postes de vice-ministre ont été supprimés. Les adjoints restants proviennent soit du ministère du Numérique et du secteur privé, soit de l’armée, où ils jouissent d’une solide réputation. Fedorov a également fait entrer plusieurs visages bien connus de la société civile comme conseillers et ordonné un audit complet de l’industrie de défense.
Une défense antiaérienne qui a fait ses preuves
L’influence de Fedorov est particulièrement visible dans la réforme de la défense aérienne. Sous son impulsion a été créée une «défense aérienne légère», destinée à intercepter à moindre coût les drones russes longue portée. Pour cela, des groupes d’interception mobiles, des systèmes antiaériens de courte portée et des drones intercepteurs modernes ont été mieux connectés numériquement.
A l’initiative de Fedorov, l’ancien producteur de télévision et actuel commandant de drones de combat, Pavlo Yelisarov a aussi été nommé commandant adjoint des forces aériennes. Et cela a porté ses fruits: en avril, plus de la moitié des drones russes ont été abattus par les unités de cette «petite défense».
Le système d’achats du ministère a lui aussi été profondément réformé. Les besoins de l’armée sont désormais calculés automatiquement à partir des données du champ de bataille, afin de réduire les risques de corruption lors des acquisitions. Selon les chiffres officiels, les forces armées ont reçu au premier trimestre 2026 deux fois plus de drones intercepteurs de haute qualité que durant toute l’année précédente.
Un centre dédié à l’intelligence artificielle a également vu le jour. Il sert à analyser les données de combat, anticiper les opérations russes et développer des systèmes autonomes. Des généraux américains ont salué le réseau de commandement Delta, évoquant une innovation révolutionnaire. Parmi les succès de Fedorov on peut encore citer le blocage de terminaux Starlink introduits illégalement et utilisés par l'adversaire. Il aurait pour cela bénéficié de contacts personnels avec Elon Musk, noués à l’époque où il dirigeait le ministère du Numérique.
Conflits internes inévitables
Mais plus Mykhaïlo Fedorov modernise le ministère avec succès, plus les tensions politiques augmentent. La question de la mobilisation est particulièrement sensible. Dès son arrivée en fonction, Zelensky lui a confié la mission de régler le problème de la «bussification», terme utilisé pour désigner les recrutements forcés — souvent violents — directement dans la rue. Dans le même temps, les désertions augmentent depuis des mois.
Les autorités planchent donc sur une vaste réforme de la mobilisation, qui aurait dû être présentée depuis longtemps déjà. Quel qu’en soit le contenu, ce dossier risque inévitablement de coûter un peu de sa popularité à Fedorov.
Des tensions existent aussi avec l’état-major. A Kiev, on évoque des relations difficiles entre Mykhaïlo Fedorov et le commandant en chef de l’armée, Oleksandr Syrsky. Certes, le ministère a jusqu’ici largement satisfait les demandes en matière d’achats, mais le style de Fedorov est jugé offensif et très affirmé.
Volodymyr Zelensky continue toutefois de se dire satisfait du travail de Oleksandr Syrsky, ce qui rend un remplacement du commandant en chef peu probable à court terme. Beaucoup estiment néanmoins que Mykhaïlo Fedorov a tenté de convaincre le président du contraire.
Une influence importante au sein du pouvoir
L’influence politique du ministre dépasse désormais largement le seul ministère de la Défense. Fedorov comptait déjà parmi les figures-clés ayant contribué à la chute du puissant chef de l’administration présidentielle Andriy Yermak, désormais inculpé pour corruption. Durant l’ère Iermak, Fedorov faisait partie des rares personnalités ayant un accès direct à Zelensky sans devoir passer par le bureau du chef de cabinet.
Pendant un temps, on pariait même sur le trentenaire pour succéder au chef de l’administration présidentielle. Zelensky a finalement choisi le très apprécié chef du renseignement militaire, Kyrylo Boudanov. Le simple fait que cette hypothèse ait circulé montre toutefois l’ampleur du pouvoir que Fedorov occupe désormais au sein de l’Etat ukrainien.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
