Elle est allée se coucher vers une heure du matin, raconte Ally. Kamala Harris n'avait encore pas complètement perdu à ce moment-là. Lorsque la jeune femme de 24 ans s'est réveillée mercredi matin, elle avait un message de son amie sur son téléphone portable:
Donald Trump a remporté la course à la présidence américaine dans les swing states, en français Etat pivots, de Géorgie, Caroline du Nord et Pennsylvanie, et devient ainsi le 47e président à entrer à la Maison-Blanche. «Je me suis d'abord dit que c'était une blague», confie Ally en cette matinée ensoleillée devant le Washington Monument dans la capitale américaine. Ce n'est qu'en vérifiant elle-même le résultat des votes qu'elle y a cru.
Avant l'élection, elle avait envisagé de quitter le pays avec une amie en cas de victoire de Trump. Un plan qu'elle a rapidement abandonné. Comment la situation pourrait-elle s'améliorer si tous les démocrates s'en allaient?
Pourr Ally, la défaite de Kamala Harris s'explique principalement par une raison: la misogynie. Elle estime qu'il faudrait bien davantage de femmes à la tête des pays.
Le Washington Square Park de New York, bastion des démocrates d'habitude si animé, est presque vide; les gens ont l'air de zombies. «Je suis fatigué, je n'ai pas envie de parler», nous signale un homme aux cheveux roux dans un café proche; il est assis seul à une petite table et regarde dans le vide devant lui. «Déprimée», «triste», répondent la plupart des personnes interrogées sur leur ressenti après le jour des élections.
Un homme âgé, qui promène son doberman, croit Trump capable de tout, même de déclencher une troisième guerre mondiale. «Un criminel condamné, un violeur, un psychopathe», énumère-t-il en décrivant le républicain. Il affirme malgré tout avoir beaucoup d'amis sympathiques, surtout des policiers et des pompiers, qui soutiennent le candidat tout juste élu. De toute façon, il ne vivra pas longtemps, dit-il, «mais je plains tous ces jeunes!» Une amie artiste et son mari européen, eux, envisagent de quitter Staten Island et les États-Unis.
«Les gens ici détestent les femmes», telle est l'analyse d'une vendeuse de l'Union Square Market; devant elle s'entassent des pains au levain sans gluten. Une autre femme, une Afro-Américaine qui travaille comme prêtre dans le Queens, fait le même constat. Et elle pense que la plupart des citoyens ont sous-estimé le danger pour la démocratie. Toutes deux, comme la plupart de celles et ceux que nous croisons, ne souhaitent pas être citées nommément.
Un silence pesant règne aussi au siège des Nations unies. On ne sait pas si le futur gouvernement continuera à financer l'organisation, explique un diplomate. Une diplomate australienne pleure.
Dans la rue, un sans-abri se tient debout, une couverture sur la tête, une cigarette à la bouche. Comment se sent-il après le scrutin? Il a l'air étonné, marmonne:
Pour les démocrates, la journée électorale avait pourtant commencé sous le signe de l'espoir. Des milliers de soutiens de la vice-présidente s'étaient rassemblés dans son alma mater à Washington prêts à célébrer une éventuelle victoire de ce qui aurait été la première cheffe d'Etat du pays. «Nous sommes ici pour faire partie de l'histoire», confiait Leslie, confiante.
La musique était si forte qu'elle avait dû crier. C'était la fête. Des danses improvisées, des démonstrations de gospel et des spectacles ont de longues heures durant contribué à une ambiance euphorique sur le campus.
L'émission électorale de CNN tournait en boucle. Chaque fois que Kamala Harris arrivait en tête dans un Etat, des cris de joie éclataient. Des drapeaux aux couleurs de la nation s'agitaient. La candidate aurait dû faire son apparition à 21 heures le soir des élections. Les vitres pare-balles étaient déjà installées sur la scène. Mais Harris n'est jamais venue. Cette absence, combinée aux prévisions de plus en plus pessimistes de la chaîne de télévision du parti démocrate, a plombé l'ambiance au fur et à mesure que le temps passait.
Vers minuit, la plupart des fanions pointaient vers le sol, beaucoup s'étaient assis sur la pelouse sèche, épuisés par des heures d'attente. Beaucoup aussi en ont eu assez et ont quitté les lieux en masse. «Je suis triste qu'elle ne soit pas venue», regrettait une sympathisante. Une autre a levé les yeux au ciel en lâchant:
Mais prier n'a pas suffi. A l'heure actuelle, Donald Trump obtient 294 voix d'électeurs. Pour gagner, il en faut au minimum 270. Avec le recul, Ally ne se dit pas si étonnée du résultat dans le parc devant le Washington Monument.
Elle travaille pour une organisation de protection du climat. La jeune femme va prendre congé ce jeudi pour digérer. Mais ensuite, il faudra se relever. Il reste un travail énorme en matière de climat et de droits des femmes.
(Adaptation française: Valentine Zenker)