Poutine doit recruter les drogués et les schizophrènes
Quatre ans après le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, la durée du conflit devient un problème croissant pour Moscou. L’armée manque progressivement de volontaires. Plus de 30 000 jeunes hommes sont encore recrutés chaque mois, mais le régime de Vladimir Poutine semble devoir recourir à des méthodes de plus en plus contestables pour y parvenir.
Face à la baisse du nombre de volontaires, les critères d’admission sont régulièrement assouplis. Alcooliques, toxicomanes ou personnes souffrant de troubles psychiques doivent combler les rangs. La Russie a, un temps, misé sur le recrutement à l’étranger. Mais cette source semble elle aussi se tarir.
Le financement constitue également un problème: les primes à l’engagement représentent une part significative des budgets, notamment dans les régions. Vladimir Poutine risque-t-il désormais une pénurie de soldats?
Les chiffres du recrutement reculent, mais légèrement
Un recul est déjà perceptible. Céline Marangé, chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem), rattaché au ministère français des Armées, a déclaré au journal Le Monde:
Les chiffres officiels montrent déjà que le niveau de recrutement des années précédentes ne peut manifestement plus être maintenu. L’an dernier, 422 000 nouvelles recrues ont été enregistrées, contre 450 000 l’année précédente.
Janis Kluge, de la Stiftung Wissenschaft und Politik à Berlin, ne voit toutefois pas encore là un signal d’alarme. Dans un entretien accordé au portail russe en exil Meduza, il souligne que le total demeure «relativement stable» malgré le recul. Il attire plutôt l’attention sur les méthodes de recrutement, qui révèlent selon lui des difficultés à attirer de nouveaux soldats.
La Russie chercherait ainsi de plus en plus à exploiter des personnes en situation précaire, qi'ils soient détenus, individus ayant des démêlés avec la police ou lourdement endettés:
Peu de volontaires pour l'armée russe
L’Etat verserait également des primes aux policiers afin qu’ils identifient des candidats susceptibles d’être envoyés au front. Certaines régions rémunéreraient en outre des recruteurs spécifiques. Janis Kluge met en garde:
Une source anonyme de l’administration moscovite du recrutement, citée par l’agence de presse indépendante russe Verstka, confirme ce constat: «Toutes les personnes valides et en bonne santé, celles qui avaient des convictions politiques ou morales, sont déjà au front. Désormais, arrivent toutes sortes d’exclus.» Il s’agirait d’alcooliques, de toxicomanes, de sans-abri, ainsi que «d’hommes sans emploi, isolés et endettés».
D’autres recrues seraient attirées par de fausses promesses ou contraintes de signer. Un parachutiste raconte à Verstka que de nombreux conscrits pensaient être affectés à l’arrière, avant de se retrouver peu après en première ligne. D’autres seraient analphabètes et signeraient des contrats sous la contrainte, sans savoir précisément à quoi ils s’engagent.
«Ils envoient les plus faibles»
Olga Romanova, militante des droits humains et spécialiste du système pénitentiaire russe, indique également au Monde que les recrutements en détention se multiplient, parfois même avant toute condamnation. «Officiellement, il s’agit d’une décision volontaire. Mais, dans un contexte d’isolement, d’incertitude et de risque d’incarcération, il est difficile de parler de pleine liberté de choix», explique-t-elle. Olga Romanovna pointe aussi un problème de corruption:
En août 2025, la liste des maladies excluant du service militaire a été modifiée. Des patients issus d’établissements psychiatriques peuvent désormais être envoyés au front. La schizophrénie et certaines autres pathologies ne constituent plus un obstacle à la conscription. «Ils nous envoient les plus faibles pour qu’ils se fassent massacrer», a déclaré un soldat d’assaut à Verstka.
La Russie établit une liste noire de mercenaires
La Russie a récemment misé sur le recrutement de soldats étrangers. Environ 20 000 hommes d’autres pays se seraient déjà engagés. Beaucoup proviennent d’anciennes républiques soviétiques ainsi que de pays à faibles revenus du Moyen-Orient et d’Asie du Sud. De nombreux soldats d'Etats africains ont également été identifiés sur le champ de bataille ces derniers mois.
Cette stratégie pourrait toutefois toucher à sa fin. Une liste noire de pays dont aucun ressortissant ne doit plus être recruté aurait été établie. Selon le portail indépendant russe Important Stories, les recruteurs auraient reçu l’instruction d’exclure désormais 36 pays.
Il s’agit de pays africains, arabes et d’autres Etats alliés comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie, Cuba, l’Afghanistan, l’Iran et le Venezuela. Le Népal, l’Inde et le Sri Lanka ont d’abord demandé aux autorités russes de renoncer au recrutement de leurs ressortissants, suivis plus tard par la Jordanie. La Russie a réagi: depuis, il n’y a plus de recrutements dans ces pays.
Moscou ne souhaite manifestement pas compromettre ses relations avec ses rares Etats amis en raison de mercenaires tués au combat.
Un recrutement toujours plus coûteux pour la Russie
Au-delà des difficultés à trouver des volontaires, le coût du recrutement pèse également sur la Russie. En août 2024, la prime à l’engagement a été portée de 195 000 roubles (environ 2000 francs suisses) à 400 000 roubles (4000 francs). A cela s’ajoutent des indemnisations comprises entre dix et quinze millions de roubles (environ 100 000 à 150 000 francs suisses) par soldat tué, souligne Janis Kluge. Au total, ces primes représenteraient près de 10% du budget officiel de la défense russe.
La pression est particulièrement forte sur les régions, qui doivent financer une partie des primes sur leurs propres budgets. Chaque région doit atteindre un quota de recrutement, rappelle le chercheur allemand. L’obligation de respecter ces objectifs demeure élevée, même en l’absence de moyens suffisants. L’an dernier, le déficit cumulé des budgets régionaux a atteint 1500 milliards de roubles (15,05 milliards de francs suisses).
Actuellement, environ 3 à 4% des budgets régionaux sont consacrés au recrutement de personnel. Dans certaines régions, cette proportion atteint même 10%. Selon Janis Kluge, certaines ont donc abaissé les primes à la fin de l’année 2025 au minimum autorisé. En janvier, au début du nouvel exercice budgétaire, elles les ont ensuite relevées.
Il conclut ainsi dans son entretien avec Meduza:
(trad. hun)

