Poutine échoue depuis 25 ans sur un projet qu’il juge vital
Vladimir Poutine est en train d’échouer lourdement sur un objectif qu’il poursuit depuis un quart de siècle. Le président russe n’arrive pas à enrayer le déclin démographique de son pays. Or il en a fait une question de survie nationale. Dans son tout premier discours sur l’état de la nation, Poutine avertissait:
Vingt-cinq ans, d’innombrables discours et autant de tentatives plus tard, la démographie reste pour Poutine à la fois une priorité et un problème majeur. Dans un discours prononcé en décembre, il déclarait encore:
Mais, reconnaissait-il, toutes les mesures prises jusqu’ici ont été «insuffisantes». «Malheureusement, la tendance négative se poursuit et le taux de natalité continue de baisser.» Les experts lui donnent raison, mais certains, en Russie, ne parlent plus seulement de «tendance négative» de la natalité – un phénomène que connaissent de nombreux pays.
Ils évoquent une «catastrophe» et des «signes croissants d’un effondrement démographique». Et ce que fait Poutine pour y remédier serait à ce point contradictoire et absurde que «la politique de Poutine accélère le déclin».
Seules 90 500 naissances en février 2025
Le déclin démographique est apparu de manière particulièrement nette au printemps 2025. L’agence statistique russe Rosstat a dû annoncer de très mauvaises nouvelles. En février, on n’a recensé que 9500 naissances – selon le démographe russe indépendant Alexeï Rakcha, il s’agirait probablement du nombre mensuel de naissances le plus bas depuis plus de deux siècles.
Poutine a alors fait ce que les autocrates font volontiers avec les statistiques dérangeantes: il en a suspendu la publication. Comme le rapporte le Moscow Times, Rosstat ne publie plus, depuis l’été, de données sur les naissances, les décès, l’immigration ou la population totale. Manifestement, l’Etat est incapable de résoudre les problèmes – alors il préfère les cacher.
«Lorsque des autocrates commencent à dissimuler des données démographiques, ils ne les considèrent pas seulement comme embarrassantes, mais comme profondément inquiétantes», écrit la professeure américaine Monica Duffy Toft dans une contribution pour la plateforme Russia Matters. Que Poutine agisse ainsi aujourd’hui ne serait que le dernier épisode d’une longue tradition russe de déni des évolutions démographiques.
Des migrants envoyés au front sans bottes
Si moins de jeunes naissent, les plus âgés devraient au moins vivre plus longtemps. Cela nécessiterait un bon système de santé. Or celui de la Russie est un «désastre», affirme Harley Balzer, spécialiste chevronné de la Russie et professeur émérite à l’université de Georgetown. La pandémie de Covid-19 l’a illustré: rapporté à sa population, la Russie a enregistré l’un des taux de mortalité les plus élevés au monde.
Les migrants pourraient aider. Au cours des trois dernières décennies, ils ont compensé le recul de la population autochtone. Mais aujourd’hui, ce n’est probablement plus le cas. Selon Balzer, la politique de Poutine envers les migrants est un autre «désastre». Le pire étant les enrôlements forcés de personnes venues travailler en Russie.
«Des ressortissants d’Asie centrale ont été raflés en masse et envoyés au front, parfois sans équipement, même sans bottes », explique Balzer. Des travailleurs venus d’Inde, du Népal, du Pakistan ou du Bangladesh auraient été attirés sous prétexte d’emplois en Russie.
La guerre aggrave encore la crise démographique. Selon le ministère britannique de la Défense, environ 1 120 000 Russes ont été tués ou blessés depuis le début du conflit. Environ 800 000 jeunes Russes bien formés ont fui le pays pour échapper à la conscription.
Les conséquences de tout cela apparaissaient encore dans les statistiques officielles pour l’année 2024. Selon la professeure Toft, le tableau est «dévastateur».
En 2024, les décès ont dépassé les naissances d’environ 600 000 personnes, d’après Rosstat. Il s’agit, selon Toft, du recul naturel le plus marqué depuis la pandémie de Covid-19. Dès la fin de l’année 2024, les entreprises russes manquaient déjà d’environ 2,2 millions de travailleurs, selon une étude du think tank américain Carnegie. Près de 70% des entreprises souffraient d’un manque de main-d’œuvre.
Dès 2024, l’industrie de l’armement fonctionnait donc en trois-huit, exigeant de ses employés des semaines de 60 à 70 heures, écrit Balzer dans une étude consacrée à la «démographie désastreuse de Poutine».
L’effondrement du système des retraites, un danger bien réel
La population russe diminue depuis plusieurs décennies déjà. En 1994, elle comptait 149 millions d’habitants ; aujourd’hui, elle en compte environ 145 millions. D’ici à 2100, la baisse pourrait s’accélérer: selon The Economist, la population pourrait tomber à 120 millions – un véritable «cauchemar». Elle pourrait même être divisée par deux, à 74 millions d’habitants. Ce serait le scénario le plus pessimiste de l’ONU et, selon Balzer, il n’est pas irréaliste.
La population restante vieillit rapidement. Les personnes âgées de plus de 65 ans représentent déjà plus de 18% de la population – un record historique. La pression sur les systèmes de retraite et de santé est énorme, selon la fondation Carnegie.
La catastrophe démographique russe était en soi prévisible, estime Balzer auprès du think tank américain CSIS. Dès le début des années 1990, lorsque Poutine, alors adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, rencontrait des conseillers américains, il ne se serait guère intéressé au développement économique. «Il voulait parler de sa mission: restaurer l’Union soviétique et l’Empire russe.»
Et pour cela, Poutine a besoin d’une population nombreuse. «A ses yeux, la force de la Russie repose sur un surplus de jeunes soldats», écrit la professeure Toft. «Poutine assimile la masse démographique à la puissance géopolitique.»
Dans la zone de mort, la masse de soldats ne sert à rien
Un raisonnement erroné, selon l’ancien général ukrainien Volodymyr Haverlov. Aujourd’hui conseiller militaire, il a expliqué la stratégie de guerre ukrainienne dans une interview accordée à l’historien Phillips O’Brien. Ce qui est décisif, ce serait la société civile, notamment les petites et grandes entreprises technologiques. C’est d’elles qu’est venue l’idée de miser sur les drones. Et ce sont elles qui, aujourd’hui encore, innovent en permanence, permettant à l’Ukraine de conserver son avance technologique.
En 2025, le front serait devenu une «zone grise» d’environ dix kilomètres, où un soldat peut avoir jusqu’à 100 drones au-dessus de sa tête. Sans savoir s’ils sont amis ou ennemis. Et où il est immédiatement repéré et pris pour cible. Dans cette zone grise, il n’y a pas besoin de masses de soldats, mais de quelques combattants hautement motivés, bien équipés et bien formés.
Le gouvernement américain de Donald Trump ne l’aurait pas compris, affirme Haverlov. Il croirait encore à la caricature véhiculée par la propagande russe, selon laquelle la Russie serait une grande puissance et les petits pays n’auraient aucune chance. Haverlov se contente de répondre: «Pure désinformation, pure désinformation.»
